Barbie

D'une pin-up en deux dimensions à une pin-up en trois dimensions.

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Serait-ce parce que les convenances interdisent encore d'interroger les femmes sur leur âge que les média entretiennent le flou sur la date de naissance de Barbie ? 1959 (première présentation lors d'une exposition commerciale de fabricants de jouets à New York) est, en effet, l'année officiellement retenue. Pourtant l'histoire de Barbie commencerait déjà en 1951. Néanmoins, elle ne débute pas, comme beaucoup peuvent le supposer, en Amérique mais à Hambourg, en Allemagne. Barbie est, en réalité, l'identité nouvelle d'une jeune femme qui se prénommait Lilli. En effet, Lilli est d'abord une femme dessinée produite par un dessinateur de presse du nom de Reinhard Beuthien qui travaille pour le nouveau journal Bild Zeitung : « assurément, dans cette Lilli, il se cache toujours quelques chose d'enfantin.

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Certes, c'est une jolie fille désinvolte et insolente, mais personne ne peut prouver qu'elle n'est plus innocente. Nous avons un lectorat en partie très sensible, qui souvent achète le journal Bild avant de monter dans le tramway ; les lecteurs y cherchent ?ce que dit Lilli aujourd'hui?, puis jettent le journal dès qu'ils sont arrivés à destination. Si dans la rubrique de Lilli, je dérapais une seule fois en donnant dans le mauvais goût, non seulement l'affaire de Lilli aurait été réglée, mais c'est le journal dans sa totalité qui en aurait fait les frais »81(*). Lilli est un sex-symbol mais elle est à la fois aguicheuse et naïve, provocante et inoffensive. Outrageusement féminine, elle garde toutefois la candeur d'un bébé. Tout comme avec les pin-up, une légende à double signification accompagne Lilli à chaque apparition. La rédaction de la légende est plus problématique et plus délicate que le dessin lui-même. Le texte doit être rédigé dans un esprit frivole, naïf, insolent, drôle, bête et prétentieux à la fois, autant de tonalités qui complètent l'ambiguïté et la compréhension du message. Lilli peut être associée au type de la jolie jeune fille sexy. Elle est un peu naïve, flirteuse, prétentieuse à sa manière, très insolente et très libérale dans le message de ses charmes corporels. Un type de femme plutôt extraordinaire pour le citoyen moyen.

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Trois ans après avoir couché sa Lilli sur le papier, en 1955, Reinhard Beuthien imagine voir sa Lilli debout. En effet, l'énorme intérêt que suscite d'emblée l'astuce quotidienne du Bild amène le dessinateur à penser que le succès peut être renforcé avec la diffusion de cette effigie produite en trois dimensions, à remettre comme cadeau de la maison d'édition du Bild. On ne la destine alors pas plus aux hommes qu'aux femmes. On l'envisage tout simplement comme quelque chose que chacun associe immédiatement au journal Bild, une identification systématique qui bien sûr fait un joli cadeau, en un mot, quelque chose d'agréable à regarder. Après plusieurs prototypes, le 12 août 1955, la société Greiner & Hausser GmbH, basée en Bavière, lance sur le marché allemand une poupée adulte en plastique de couleur chair. Elle mesure 29 cm, son visage remodelé exhibe des lèvres insolentes, un nez en trompette, un regard de biche. Les cheveux blonds platine sont lissés vers l'arrière et retenus en queue de cheval. La poupée Lilli fait sa première apparition à la Foire du Jouet de Nuremberg et se vend alors dans de très nombreuses boutiques allemandes, puis dans d'autres pays : Suisse, Autriche... C'est lors de vacances familiale en Suisse, au cours de l'été 1956, que Ruth Handler, directrice avec son époux Elliot Handler de la société industrielle de jouet Mattel (créée en 1945), rencontre fortuitement la poupée Lilli. Elle achète plusieurs modèles de cette poupée et la ramène aux Etats-Unis. La société Mattel se lance alors dans la fabrication de poupée en plastique, sur le modèle de Lilli, qu'elle nomme Barbie.

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De prime abord, Lilli et Barbie ont une morphologie parfaitement identique. Si leurs poids diffèrent compte tenu des progrès technologiques permettant l'utilisation de matériaux plus performants, leur taille, 29 cm, comme leurs mensurations (99-48-84 à l'échelle humaine) sont semblables. La continuité entre les deux stars se lit aussi dans la finesse de la jambe élancée et dans le galbe du mollet. Lilli et Barbie exhibent pareillement de longs bras, des mains fines, des hanches étroites, une taille de guêpe et une poitrine ronde et généreuse.

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Avec un tour de taille inférieur à celui d'une anorexique, Barbie a souvent été critiquée pour ses mensurations totalement improbables. En 1965, la Barbie Slumber Party est vendue avec un livret intitulé "Comment perdre du poids", qui recommande aux jeunes filles de "ne pas manger".

L'une comme l'autre ont un port de tête plutôt altier découvrant un long cou. Aucune différence notoire dans l'allure physique générale des deux pin-up. Pourtant Handler ambitionne d'intégrer Barbie à la culture américaine et elle se donne les moyens de réussir cette acculturation. Elle va alors gommer les expressions trop provocatrices de Lilli : on affine la bouche, on modifie la moue boudeuse en un joli sourire, on allège les sourcils. L'aguicheuse originelle doit se faire oublier au profit d'une nouvelle égérie respectable. Barbie doit alors respirer la santé à travers son apparence physique soignée et elle doit aussi exprimer le bon goût dans son style vestimentaire. Barbie est alors prête à être présenté à son public. En 1959, sur le tremplin du succès à la Foire du Jouet de New York, Barbie exhibe un teint délicat, des yeux en amande, des sourcils allégés, une petite bouche rouge souriante. Son mini maillot de bain rayé noir et blanc met en valeur son corps idéal, sa taille de guêpe. Elle est déjà proposée avec une foule d'accessoires : boucles d'oreilles, chaussures à talons, lunettes de soleil, ongles vernis.

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Avec l'apparition de Barbie dans le monde des jouets, on assiste au passage d'une poupée enfant à une poupée femme. Le succès de Barbie est impressionnant. Selon les chiffres de Newsweek du 20 février 198982(*), Barbie atteint en 1963 les 5 millions d'exemplaires au Etats-Unis, en 1988 les 20 millions, en 1989 les 30 millions d'exemplaires. La même année, 50 millions d'exemplaires de la poupée mannequin sont vendus dans le reste du monde. En 1983, 20 millions de vêtements de Barbie ont été fabriqués. Et depuis 1959, 650 millions d'exemplaires de Barbie ont été vendus.

* 81 BEUTHIEN Reinhard cité dans HANQUEZ-MAINCENT Marie-Françoise, Barbie Poupée Totem, Paris, Edition Autrement, 1998, p.22.

* 82 Newsweek, 20 février 1989, cité par DEBOUZY Marianne, « La poupée Barbie », Clio, n°4, 1996, pp.239-255.

Un corps idéal.

Dans les années soixante, la volonté d'uniformisation et de standardisation du corps féminin par rapport à un modèle normé, est renforcée par la création de la poupée Barbie. Ce jouet, destiné aux petites filles, leur offre une vision idéalisée de la féminité tout comme les pin-up. Barbie est bel et bien une pin-up en trois dimensions. Parmi les objets produits par la culture populaire mondiale, Barbie s'est imposée comme icône du corps qui concentre les symboles de la culture de consommation et de la société post-moderne : corps superbe mis en scène avec des biens de consommation innombrables et toujours renouvelés, notamment sa garde robe infinie, corps apprêté usant des cosmétiques, suivant la mode, corps éternellement jeune adapté aux caprices du changement social et culturel.

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Deux ans après sa naissance, les créateurs de Barbie décident d'adoucir les traits de son visage, puis tous les sept ans, son visage, toujours enfantin, est redessiné afin de correspondre aux tendances actuelles. Après les années soixante, les concepteurs de Barbie ont le souci de présenter une femme moins sophistiquée, plus naturelle. Son regard prend de la profondeur, l'iris blanc devient bleu, le sourcil arqué plus légèrement courbé. Les gros anneaux qu'elle a coutume de porter aux oreilles sont remplacés par de simples perles et disparaissent même en 1965. En 1963, elle peut changer de coiffures grâce à des perruques. Au fur et à mesure, la souplesse de Barbie va être améliorée : en 1964, elle peut plier les genoux et ses yeux s'ouvrent et se ferment. Un an plus tard ses jambes sont articulées. En 1967, son buste pivote. Par ailleurs, l'expression de son regard est plus jeune, plus tonique, plus innocent. La poupée a de grands yeux bordés de longs cils, le teint plus clair encore, les cheveux ont poussé. Elle peut parler en 1968, en 1970 ses mains peuvent s'articuler et il est possible de lui friser les cheveux. A partir des années soixante-dix, le monde Barbie s'agrandit considérablement : des sœurs, des amies et un fiancé.

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Barbie en 1959

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Ce corps spectaculairement féminin, tout comme celui des pin-up, est poussé à l'extrême, jusqu'à l'irréel. Barbie est, elle aussi, un assemblage de signaux sexuels hypertrophiés : seins volumineux, taille de guêpe, hanches plutôt étroites, jambes galbées et longues, fesses bombées, jolie chute de rein et un visage enfantin. Barbie également ne cherche pas à être réelle : elle n'a pas de sexe, pas de poils. Elle est un fétiche de la féminité et non de la maternité, ses seins par exemple, ne sont pas destinés à allaiter mais à « être femme », c'est pourquoi elle n'a pas de mamelons et ses hanches sont étroites. Barbie est une reconnaissance visuelle globale et immédiate de la féminité.

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Modelée sans le moindre défaut, Barbie est surtout une icône corporelle, façonnée pour correspondre à des normes culturelles occidentales qui définissent un corps beau et désirable : peau claire, cheveux blonds, yeux bleus, nez retroussé, silhouette longue et mince. Le corps de Barbie offre à chacune, ce à quoi s'identifier, ce qu'il faut imiter - même inconsciemment dans la plupart des cas. Elle permet une projection dans le futur aux petites filles, preuve en est les nombreuses lettres que reçoit le Barbie Fan Club (créé en 1961) ; en 1963, Newsweek en compte plus de 10.000 par semaine83(*). Avec Barbie, la fillette s'exerce à être femme, elle se prépare à ses rôles futurs de femmes auxquels elle sera tenue de se conformer sous peine de ne pas être socialement acceptée. Barbie apprend aux petites filles à être des femmes, à la fois consommatrices et consommables.

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* 83 Newsweek, 25 novembre 1963, cité par DEBOUZY Marianne, « La poupée Barbie », Clio, n°4, 1996, pp.239-255.

Un corps symbole de la société de consommation.

Un des éléments d'identification est son évidente jeunesse. La société de consommation, à partir des années trente érige la jeunesse comme reconnaissance sociale d'un modèle idéal. Le fait que Barbie triomphe sur le vieillissement lui confère certainement un attrait puissant. Le fait qu'elle n'ait pas d'âge résume peut-être sont statut fabuleux en même temps qu'il scelle sa féminité. Le corps de Barbie est tout à la fois extrêmement clair, jeune, de type classe moyenne américaine, en parfaite forme et terriblement hétérosexuel.

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Un autre aspect impérieux de Barbie, c'est sa propension naturelle à dépenser, à consommer pour s'accomplir, son inclinaison à se réaliser dans les activités multiples de loisirs en jouissant de tous les biens matériels et des accessoires qui y sont attachés. Rémanences de l'imaginaire social ? Ses comportements semblent bien s'inscrire dans le fil droit de ce que la société américaine a valorisé. Perchée sur ces talons hauts qui devraient, logiquement, lui interdire certaines activités matérielles, Barbie s'affiche en conformité avec l'image américaine d'une certaine féminité oisive, originellement investie d'une mission sociale, celle de valoriser l'homme blanc qui s'est fait une place dans la société américaine, qui s'est intégré en réussissant sa promotion sociale.

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Le statut de classe moyenne de Barbie penche très nettement vers une aisance extrême, sorte de préalable imposé par son élégante féminité faite de vêtements, maquillage, accessoires à la mode, mobilier de luxe et de consommation continue, tout comme une partie des pin-up. Elle réalise le fantasme du crédit illimité et de la consécration du bonheur à travers l'acquisition de biens matériels qui sont socialement connotés (voiture de sport, tenues particulières pour chaque activités, accessoires de loisirs...). Dans l'univers de Barbie, il est important de s'entourer de tous les signes extérieurs de richesse pour prendre du bon temps, de soigner les apparences et de suivre toutes les modes. La consommation ostentatoire est sans cesse réactualisée.

Barbie est son corps, il est le centre de son univers de consommation : « Barbie est l'exemple d'une synecdoque postmoderne qui mérite une analyse approfondie non seulement de ce qu'elle révèle à propos du corps, mais aussi de ce qu'elle nous apprend sur cet âge posthumaniste où les corps deviennent, au moins symboliquement, la totalité de la personne. Le jeu principal avec Barbie est de l'habiller et de la déshabiller dans un environnement de luxe et d'objet. Elle évolue dans un univers capitaliste où le corps (avec les objets) est le capital. Dans les questions culturelles, quand les éléments du corps en viennent à symboliser la personne entière, le postmodernisme sombre dans le posthumanisme. La personne se résume alors à un agrégat d'artifices qui ne cessent de se développer de façon complexe à partir de techniques commercialisées84(*) ».

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D'une extrême à l'autre... 

Le corps de Barbie défie toutes les idées « naturelles » qui semblent aller de soi, au sujet des corps humains. Son corps laisse transparaître un message : à condition d'avoir les ressources financières et surtout une ferme détermination, le corps peut presque devenir une matière malléable entre les mains du moi sculpteur. Mais les outils dont nous avons besoin pour sculpter sont presque entièrement des biens et des services fournis par les entreprises. Le corps de Barbie représente donc un support de consommation pour les technologies du corps. Cette caractéristique fait du corps : « un instrument d'aérobic, un objet pour la chirurgie, pour le maquillage, l'expérience diététique85(*) » c'est-à-dire un projet permanent visant à dénier la « nature » en traduisant des fantasmes en apparence de réalité.

Barbie est alors un corps qui symbolise « l'émergence du technocorps dans la culture des biens de consommation86(*) ». Habillée, coiffée et accessoirisée comme elle l'est toujours, Barbie intègre à la perfection le traditional exhibitionist role87(*) (la fonction traditionnelle de représentation) de la femme au début du XXe siècle. Barbie demeure très conformiste ; en s'articulant autour de frivolité, des loisirs, son mode de vie ne s'éloigne pas des diktats sociaux fondateurs. Son apparence physique, sa célébrité et son matérialisme outrancier apparaissent comme une expression caricaturée des attributs que l'Amérique du Nord a vénérés et valorise toujours.

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Le processus de construction de la féminité est alors complètement géré et orienté par la société de consommation. On propose aux petites filles grâce à Barbie puis aux jeunes filles et aux femmes au travers les magazines féminins et à la publicité un modèle corporel induisant chez le sujet une pratique double de son propre corps : celle du corps comme capital, celle du corps comme fétiche (ou objet idéal de consommation). Dans les deux cas, il importe que le corps, loin d'être nié ou omis, soit délibérément investi.

* 84 MARZANO Michela, Dictionnaire du corps, Paris, Puf, 2007, p.110.

* 85 ROGERS Marie, Barbie Culture, Londres, Sage Publication, 1999, p.56.

* 86 « Ibid».

* 87 O'SICKEY Ingeborg Majer, « Barbie Magazine and the Aesthetic Commodification of Girls'Bodies », Fashion, New Brunswick-New Jersey, Rutgers University Press, 1994, p.31.


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