La Seconde Guerre Mondiale

La Seconde Guerre Mondiale : l'âge d'or des pin-up.

La Seconde Guerre Mondiale représente dans l'histoire de la pin-up un moment de cristallisation. Cette période peut être qualifiée d'âge d'or de la pin-up puisque celle-ci envahit rapidement tous les lieux possibles sous différents formats et supports. Dans le premier volet, nous nous étions penchés sur la presse, et particulièrement la presse à soldats, les véhicules militaires et les dessins animés. Nous reparlerons ici du support « avions », partie en mettre en relation avec l'Annexe 1 qui comporte de nombreuses biographies d'artistes du Nose Art ; mais tout d'abord nous évoquerons deux supports plus originaux : le tatouage et la bande dessinée.

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Le tatouage - Un art particulier.

Avant la fin du XIXe siècle, les tatouages pratiqués sur la peau sont le fait d'une petite minorité : aristocrates et marins, soldats professionnels, surtout en Grande Bretagne et aux Etats-Unis, ailleurs par des groupes de marginaux, prisonniers, bagnards, membres de la pègre, forains et gens du cirque53(*). La plupart des motifs sont réalisés par des amateurs travaillant dans la clandestinité ou par des praticiens occasionnels. Beaucoup sont réalisés par des hommes sur eux-mêmes, comme témoigne le grand nombre de tatouages localisés sur le bras gauche. La technique reste rudimentaire, douloureuse et risquée. Les aiguilles sont bricolées ou remplacées par la lame d'un rasoir. Le colorant de base est obtenu à partir de « produits de fortune, comme le charbon de bois pilé mélangé avec de l'eau savonneuse, de la suie, du noir de fumée déposé de la flamme d'une bougie sur un morceau de verre, avec adjonction de salive, de caoutchouc brûlé et même du cirage54(*) ». La couleur est rarement utilisée et le noir prend rapidement une apparence bleutée.

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On commence à enregistrer les progrès dans l'exercice de cette pratique avec le nombre croissant de visiteurs, de marchands, de diplomates, et de marins qui se rendent au Japon, depuis que les frontières de ce pays s'ouvrent plus facilement aux étrangers, à partir de la fin du XIXe siècle. Certains, dès leur retour, tentent de s'inspirer des techniques des tatoueurs japonais dont l'habilité leur permet de réaliser des motifs élaborés et colorés, en utilisant un outillage d' « aiguilles d'ivoire de la taille d'un crayon, taillées et peintes55(*) ». Ils se mettent à fabriquer des aiguilles d'acier aussi fines et efficaces, et les plus doués réussissent à leur tour à utiliser des couleurs : « après une longue recherche, les tatoueurs ont découvert un bleu permanent ultramarine et un beau vert, tous les deux parfaitement sans danger pour la peau, et ils exercent patiemment sur leur propre corps à la mise au point d'un jaune et d'un ton lavande56(*) ».

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Mais c'est l'invention de la machine à tatouer électrique en Allemagne, exportée en Grande Bretagne et aux Etats-Unis, et plus tard en France, et fabriquée en série dans les années 1880 qui révolutionne cette pratique : « Elle constituait à l'origine en trois aiguilles parallèles vibrant dans un tube de cuivre actionné par les pousses d'un électro-aimant relié à une petite batterie. Une machine plus perfectionnée permet ensuite d'accélérer la phase de remplissage du dessin57(*) ». Avec la diffusion de cet instrument, le tatouage peut devenir une activité commerciale légale. L'opération devient rapide, pratiquement indolore, du moins par comparaison avec ce qu'elle est auparavant, y compris avec les aiguilles de métal ou d'argent utilisées par les praticiens les plus scrupuleux. Les règles d'hygiènes sont respectées, chaque aiguille étant désinfectée à l'alcool ou à la flamme après chaque opération. De plus la qualité du graphisme s'en trouve considérablement améliorée : le tracé est plus sûr et plus régulier, les pigments plus nombreux, les aiguilles pouvant chacune comporter une teinte différente.

Les motifs représentant des femmes ont toujours été parmi les plus nombreux : sirènes au bras levé au dessus de leur tête, geishas en kimono, indigènes faisant la danse du ventre, Espagnoles aux grandes boucles d'oreilles, filles de la rue en jupe fendue assise devant un verre d'absinthe.

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A présent, ces images commencent une nouvelle carrière, proposées à des clients recrutés hors des cénacles étroits auxquels elles étaient réservées. Ainsi, les images de femmes sur les tatouages sortent à leur tour de la semi clandestinité qu'elles avaient connue. Elles ne sont plus cantonnées dans les arrières-salles de cafés de ports, les boutiques louches des quartiers mal famés, ni, à l'inverse, aux clubs fermés fréquentés par l'aristocratie anglaise et américaine58(*). Depuis l'introduction des machines à aiguilles électriques, cette activité se professionnalise et le nombre de praticiens ne cesse d'augmenter. Cela se traduit par l'ouverture de nombreux établissements ayant pignon sur rue et que les contemporains comparent à des « salons de coiffure pour hommes, croisés avec un studio de photographies59(*) ». Et à la manière de ces métiers anciens et reconnus, les tatoueurs prennent l'habitude d'exposer des exemples de leurs œuvres dans les vitrines et sur les surfaces des pièces où ils pratiquent leur art.

* 53 MARY Bertrand, La pin-up ou la fragile indifférence, Paris, Fayard, 1983, p.78.

* 54 CARUCHET William, Tatouage et tatoués, Paris, Tchou, 1976, p.144.

* 55 GOTCH Christopher, SCUTT R.W.B, Skin Deep ; The mystery of tattooing, Londres, P. Davis, 1974, p.53.

* 56 BURCHETT Wilfred, Memoirs of a Tatooist, Londres, Pan Book, 1960, p.42.

* 57 GOTCH Christopher, SCUTT R.W.B, «op. cit.», p.16.

* 58 MARY Bertrand, «op. cit.», p.84.

* 59 CARUCHET William, «op. cit.», p.145.

Un rituel viril.

Mais la Seconde Guerre Mondiale va permettre de renouer avec la tradition du tatouage, tradition de marin, et notamment avec des tatouages représentant des femmes. Les périodes d'attente, semblent longues et induisent chez les soldats, une volonté de s'occuper. Se faire tatouer, en temps de guerre, relève de plusieurs raisons : appartenance au groupe et la volonté de marquer dans la chair les épreuves liées à cette période très particulière comme un rite d'initiation. Le tatouage, par sa pratique, demande un certain courage, du sang froid. Il devient alors un défi qui fait appel à des qualités dites viriles pour le relever, perpétuant ainsi le mythe du héros viril.

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Les pin-up tatouées, tout comme les images de femmes que l'on trouve dans les baraquements des soldats, pallient elles aussi, une absence affective. Elles rappellent aux soldats les motifs de leurs combats. Elle symbolise la fiancée, la fille d'à côté, celle qui patiente jusqu'au retour des jeunes hommes. Nous avions remarqué lors de l'analyse de la présence d'images féminines dans les lieux quotidiens militaires, que le soldat donne à ces pin-up une valeur de fétiche, de talisman porte-bonheur. Elles alimentent le besoin de celui-ci d'être rassuré grâce à une image connue et intime. La pin-up est celle qui l'accompagne dans les moments les plus durs et dangereux de la guerre. Elle est féminité apaisante, la protection du soldat, son porte-bonheur, l'enjeu de superstition, peut-être celle à qui l'on parle, rêve, se confie, se motive. La pin-up, par son rôle de soutien et d'accompagnement tout au long de la guerre, autorise l'avènement du soldat héros. Celui-ci, avec la Seconde Guerre Mondiale, peut se définir comme tout homme digne de l'estime publique, de la gloire, par sa force de caractère, son dévouement total à une cause. Il se distingue par ses exploits, sa fermeté exceptionnelle devant le danger, la douleur et son courage extraordinaire notamment dans le domaine des armes. Cette remarque s'applique particulièrement aux pin-up tatouages. Le tatouage permet au soldat d'avoir sa pin-up gravée dans la chair, de l'avoir dans la peau. En plus d'être un talisman, la pin-up tatouage est alors symbole de son engagement et signe son appartenance au groupe, au régiment, à l'escadron.

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L'accès à la virilité se conçoit comme l'intégration d'un comportement normatif. L'objet de valeur de la virilité le plus significatif est la sexualité. Les images de pin-up sont un bon stimulus sexuel notamment en période de guerre. Car elles sont une sorte de palliatifs à l'absence affective et sexuelle de ces hommes sur les fronts sans pour autant l'exacerber ce qui aurait des conséquences désastreuses pour les combats. Mais le soldat affirme également son hétérosexualité au vu de tous grâce au tatouage d'une femme sur son corps. Car dans un milieu masculin, où la frustration sexuelle peut être importante et l'homosexualité tentante, il est pour les soldats plus que jamais important de s'inscrire dans une sexualité normative et exclusive : l'hétérosexualité.

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Nous avions vu que collectionner les pin-up devient au sein des armées un geste de camaraderie, elles permettent une certaine solidarité. Mais elles renforcent aussi les hommes dans leur virilité : les soldats essaient d'impressionner leurs semblables en étalant leurs collections de pin-up mais aussi leurs tatouages. Elles sont une conquête de plus. Le tatouage apparaît en temps de guerre comme un rituel d'intégration. Non seulement le soldat tatoué réussit une épreuve virile, preuve de ses qualités comme le courage, la résistance à la douleur mais aussi s'affirme dans le monde des hommes hétérosexuels en tant qu'homme à femmes, séducteur à succès, playboy et coureur de jupons.

Male Call, une bande dessinée pour soldats.

Un certain nombre de dessinateurs de bandes dessinées ont également été mis à contribution durant la Seconde Guerre Mondiale. Il faut qu'eux aussi participent à l'effort de guerre. Leurs héroïnes, qui avaient souvent été créées auparavant et que la plastique rattache à l'imagerie des pin-up, se trouvent alors mêlées à des aventures dont le contexte est celui de la guerre.

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L'effort de guerre particulier d'un artiste.

L'une de ces héroïnes les plus célèbres est certainement Miss Lace. Crée par Milton Caniff, elle apparaît dans le strip* Male Call.

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Né en 1907 à Hillsboro dans l'Ohio, Milton Caniff commence à travailler pour le Dayton Journal, le Miami Daily News et le Columbus Dispatch après avoir obtenu son diplôme à l'Ohio State University. En 1932, il s'installe à New York et crée pour l'Associated Press, ces deux premières bandes dessinée : Puffy the Pig et The Gay Thirties.

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Un an plus tard, Dickie Dare voit le jour. Milton Caniff travaille aussi avec Noël Sickles sur Scorchy Smith et avec Bill Dwyer sur Dum Dora. En 1934 le New York News lui demande un strip : Milton donne alors naissance à Terry and The Pirates.

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Ce strip se déroule en Chine. Au sein des corps militaires évolue Burma, une blonde et somptueuse créature au passé sulfureux : « la pin-up type Rita Hayworth était appréciée de tous, et Burma était comme ça. La petite amie de tous. Le rêve mouillé de tout le monde. C'est pourquoi je l'avais choisi60(*) ». Terry paraît quotidiennement dans 175 journaux civils et dans les éditions italiennes et européennes de Stars and Stripes.

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Les premières contributions à l'effort de guerre de Milton Caniff sont une affiche de prévention sur les gestes à faire en cas de bombardement, affiche destinée aux civils et une affiche d'information sanitaire pour les soldats sur les dangers des maladies vénériennes. Lorsque le Camp Newspaper Service est fondé, Caniff y propose son strip Terry and the Pirates. Mais certaines vignettes sont jugées trop osées. Milton décide alors de mettre fin à Terry et la blonde Burma en 1942.

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Il se lance alors dans un strip ayant pour décor la Seconde Guerre Mondiale dont les thèmes abordés se veulent proches des préoccupations des soldats. Cette bande dessinée paraît dès 1942 toutes les semaines dans plus de 2500 journaux officiels du Service de la Presse Militaire. La première difficulté de ce strip est qu'il doit être un gag solo car la continuité ne fonctionnerait pas avec les soldats qui sont transférés d'un endroit à l'autre. Une des règles que Caniff doit respecter, est la conformité des uniformes, conformité à laquelle tiennent les soldats. En effet, il arrivent souvent que certains mobilisés écrivent à l'artiste afin de rectifier des erreurs sur les uniformes ou les termes techniques, lui fournissant ainsi une documentation précise. Mais la règle primordiale est le respect du bien-fondé de la présence américaine sur le front.

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Certains civils se plaignent néanmoins du côté sexiste du strip. Il leur est répondu, au Département de la Guerre, que : « c'est pour les gars, pas pour vous, Lady Jane. C'est pour les garçons, et ça va rester comme ça61(*) ». Milton Caniff n'a jamais eu d'ennui bien que le strip soit osé. Il s'en défend : « c'était suggestif, mais pas vulgaire. Je voulais que ce soit un strip sexy62(*) ».

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* 60 CANIFF Milton, Male Call L'intégrale, Paris, Toth, 2004, p.9.

* 61 Idem, p.11.

* 62«Ibid».

Le succès de Miss Lace.

Pour son créateur Miss Lace est un condensé de tous les fantasmes des soldats : « quand j'ai créé Miss Lace, je voulais l'opposé de Burma, je la voulais brune. Je la voyais innocente mais sexy en diable. Bien plus que les standards de l'époque. J'étais un pionnier : je voulais qu'elle ait cette petite touche, sans que ce soit trop. Finalement, elle n'était pas du tout comme Burma. Un facteur essentiel était qu'on ne parlait ici d'une fille dont on ne savait rien du passé. On savait tous quelque chose sur Burma, elle était la petite amie de tout le monde. Lace était vraiment la petite amie de personne. Elle pouvait jouer au poker avec vous, mais n'irait pas forcément au lit avec vous63(*) ». Grâce à d'habiles subterfuges, il maintient les soldats dans un certain imaginaire érotique : « l'inaccessibilité de Lace était plus productive à long terme que si vous aviez su qu'elle s'était roulée dans le foin avec le lieutenant durant le week-end. C'est la grande différence64(*) ». Miss Lace, par son inaccessibilité s'inscrit alors dans la tradition des pin-up.

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Le succès de cette bande dessinée tient dans le fait que son auteur a su cerner avec pertinence les attentes des soldats : « j'ai calqué Lace sur quelques stars de l'écran. Elle était l'incarnation d'une idée, d'un point de vue. Elle était comme un génie, comme une fée, qui apparaît dans vos rêves. Quand elle faisait tourner les têtes des GI's, ou les pantalons de colonels, c'était toujours drôle. C'était une grande satisfaction pour les lecteurs. Elle était toujours là, toujours disponible, et pourtant pas libre. Tout se passait selon le point de vue du GI américain, l'Américain qui se trouvait soudain plongé dans un endroit dont il n'avait jamais entendu parler auparavant. Il pense aux filles de chez lui, pas aux entraîneuses de taverne proche de son campement. En tout cas pour les officiers. C'est ce qui leur manque. Il y a de nombreuses scènes de baisers, ce que les gars auraient aimé vivre. Mais ils n'auraient jamais pensé que ça leur arriverait dans la vraie vie, et c'est là que le rêve commence. C'était un vœu réalisé, et d'une certaine façon, c'était la nature de cette permission de deux minutes pour les gars qui lisait le strip65(*) ».

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Miss Lace apparaît dans un univers militaire, univers uniquement masculin. Dans la bande dessinée, elle est alors le « petit plus » des soldats du camp, leur « madeleine de Proust » qui leur rappelle les prochaines retrouvailles avec leurs femmes, leurs petites amies. Mais Miss Lace perturbe aussi fortement la vie quotidienne du camp. Elle attise parfois les rivalités entre les soldats, les gradés et les non gradés, ce qui la rend d'autant plus inaccessible. Tous rêvent de passer un moment intime et privilégié avec elle et pour cela ils développent des stratégies des plus originales. Pourtant aucun n'arrive à conclure, elle repousse sans cesse leurs assauts, préférant jouer aux dés où ils parient des cigarettes. Parfois elle danse avec l'un d'eux lors des soirées organisées par l'armée et c'est le seul contact physique qu'elle autorise. Malgré le fait qu'elle porte une tenue sexy, une robe bustier moulante et d'immenses gants noirs, qu'elle soit physiquement très attirante, elle n'apparaît jamais nue, ne joue pas sur son sex-appeal. De ce fait, Miss Lace s'inscrit dans le code graphique et éthique des pin-up. Elle semble ne pas avoir de sexualité. La seule fois où elle apparaît au lit avec quelqu'un, c'est avec une femme, une volontaire féminine. Ce strip « Know wich arm you're in », ne sera jamais publié, jugé trop osé. Par contre, elle a souvent un rôle maternel auprès de certains soldats : les console lorsqu'ils n'ont pas de courriers, leurs rend visite dans les tranchées... Elle a bel et bien comme les pin-up un rôle de soutien et d'accompagnement. Elle valorise aussi le soldat, le futur héros : elle appelle tous les soldats « général » sans distinction de grade. Miss Lace est peut-être la contraction des deux images des femmes dont le soldat a besoin : la mère et la séductrice.

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A la fin de 1946, Male Call prend une tournure plus civile, et Milton Caniff finit par l'abandonner, Miss Lace ayant rempli son rôle. Il termine son dernier strip Back to the ink well du 3 mars 1946 par une lettre de Miss Lace disant ceci : « je peux vous dire que ma mission est accomplie. Je retourne d'où je suis venue...Je serais là si vous avez besoin de moi ». Miss Lace apparaît ensuite presque annuellement durant les 35 années suivantes dans des dessins spécialement réalisés pour des réunions militaires et des publications diverses.

* 63 Idem, p.10.

* 64 Idem, p.11.

* 65 «Ibid».


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Le Nose Art - Une tradition militaire.

La Seconde Guerre Mondiale voit se multiplier les supports sur lesquels apparaissent les pin-up. Un des supports les plus originaux est le véhicule militaire et plus particulièrement l'avion. Les pin-up ornent alors le nez de ses appareils et se détachent avec la même netteté sur le gris argenté des bombardiers que sur les teintes mates, marron et vert des avions camouflés.

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Mais cette particularité n'est pas une spécificité de ce conflit. En fait, elle perpétue une certaine tradition. Avant le XXe siècle, de nombreuses femmes, sculptées ou peintes, ont d'abord orné la proue de navires commerciaux ou militaires. Ces navires portent souvent des noms féminins. Avec le Nose Art, les combattants renouent avec cette coutume et avec une ancienne symbolique. Tout comme la proue, le nez de l'avion est la partie la plus avancée, la plus pointue, la plus phallique de l'appareil. L'avion, comme le navire fend la mer, fend l'air, le « pénètre ». Le Nose Art s'apparente alors à un art symbolique sexuel.

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Les pin-up, dans leur dénomination et leur graphisme, deviennent plus personnelles car partageant le dur quotidien des mobilisés et accompagnant l'aviateur dans ses missions les plus risquées. Les noms des pin-up présentes sur les fuselages des avions militaires peuvent se classer sous différentes catégories : figures de l'exhibitionnisme et de l'impudeur : Vicky the Vicious Virgin,

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de l'ingénuité : Careful Virgin,

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figures locale ou vernaculaires : Dallas Doll,

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de la mythologie populaire : Calamity Jane ou Lady Eve,

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figures de la nostalgie et du mal du pays Look Home-ward Angel,

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de l'agressivité Butcher's Daughter ou Blonde Bomber

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et enfin des noms appelant au « repos du guerrier » comme Never Satisfied, Target for Tonite.

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L'allusion érotique ou sexuelle est très visible dans le choix de leurs dénominations. L'analyse de cette pratique nous a conduit à mettre en valeur le côté réconfortant qu'apportent ces images aux soldats. Ces pin-up ont bel et bien un rôle de soutien moral, de protection et d'appartenance clanique, comme nous venons de l'évoquer avec la pratique du tatouage.

Comme le souligne G. R Klare, professeur de psychologie, la privation sexuelle joue un rôle important dans l'apparition du Nose Art. Il remarque que les dessins de femmes sur les avions des bases les plus éloignées sont souvent les plus osés66(*). Pour James Farmer, auteur d'un ouvrage sur le Nose Art, il semble que « l'un des fantasmes le plus fort et le plus constant de l'homme soit la conquête et la domination du sexe opposé. Toute mythologie repose sur le principe selon lequel une femme n'est pas une femme, qui ne rêve pas d'être conquise et enlevée par un mâle rustre et agressif. Dans ce type de conquête fondée sur le désir charnel, il n'est pas question d'amour, mais d'affirmation de la foi de l'homme en sa domination naturelle. Rien n'a jamais mieux aidé un militaire à supporter la guerre que l'évocation d'une femme, sans ces aspects les plus tendres, comme les plus dégradants. Et dans la plupart des cas, ses rêves tendent vers ce qu'il y a de plus inaccessibles67(*) ».

Dans le cas des pin-up, elles offrent au spectateur mâle une représentation de ce que lui-même ou ses pareils aimeraient rencontrer, mais auront en réalité peu de chance de trouver, à savoir une femme qu'ils pourront dominer et qui, bien entendu, attend de l'être, une femme qui ne répond ni ne réclame de réciprocité, de compromis ou de justice. En dotant son avion de l'identité mythique de la fille de ses rêves, le soldat assure donc en partie, du moins superstitieusement, la maîtrise ou la domination du mâle sur l'élément le plus critique de son environnement : l'avion.

La fonction de soutien moral des pin-up est officiellement assurée et reconnue. En Août 1944, le règlement 35-22 de l'AAF stipule que : « le secrétaire d'état à la guerre autorise la décoration du matériel de l'Armée de l'Air avec des motifs personnels et l'encourage en tant qu'élément de soutien moral des hommes68(*) ». Le Nose Art vient d'acquérir ses lettres de noblesse au sein des différents corps de l'armée.

Cette longue tradition, de peindre des femmes sur les fuselages, se retrouve lors des conflits militaires suivants. Ces figures féminines prennent alors d'autres formes, comme le souligne James Farmer : « Finies les pin-up de Petty ou Vargas, créatures de rêve, simple et romantiques, des années 1940. A leur place, on voit naître une sorte de symbole sexuel vulgaire et dépourvu de finesse, où l'imaginaire n'a plus sa place. Ce que la décence faisait discrètement dissimuler par un léger voile ou un bras ou une jambe judicieusement pliée, donne lieu à de nouvelles hardiesses ; les artistes de la guerre de Corée adoptent une expression plus directe, d'où est absente toute forme de sous entendus69(*) ». Les figures féminines du Nose Art relève elle aussi de l'histoire de l'érotisme et de ces jeux subtils entre interdit et transgression.

* 66 ETHELL Jeffrey.L, SIMONSEN Clarence, De 1914 à nos jours histoire de la peinture de guerre, Paris, MDM, 1992, p.14.

* 67 Idem, p.9

* 68 Idem, p.25.

* 69 Idem, p.147.

Des soldats artistes.

La plupart des créateurs de ces pin-up du Nose Art70(*) restent fortement méconnus et n'apparaissent que dans les ouvrages spécialisés. Il faut tout d'abord remarquer que la majorité des dessins du Nose Art ne sont pas signés. Les quelques artistes connus sont des civils, qui avant de s'engager, ont plus ou moins fréquenté un milieu artistique : écoles d'art pour Donald E. Allen, Rusty Restuccia et Thomas E. Dunn.

D'autres comme Arthur De Costa, Al Merkling, Philip Brinkman sont déjà des artistes amateurs ou professionnels (publicité). A l'inverse, à la fin de la guerre, certains artistes improvisés du Nose Art décident de poursuivre leur carrière révélée lors de la création de ces peintures de guerre : Anne Joséphine Hayward, Philip Brinkman, Arthur De Costa, Donald E. Allen. Pour devenir artiste du Nose Art le parcours semble assez simple finalement : les dons de l'artiste sont repérés par le reste des soldats notamment lors de réalisation de fresques ou de décors pour les lieux de vie des militaires et ensuite, le bouche à oreille faisant le reste, les commandes pleuvent.

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Les techniques de dessins nous apparaissent assez difficiles à cerner en raison de sources partielles. Mais il est possible de repérer certaines permanences et habitudes artistiques. La première difficulté à laquelle doit faire face l'artiste est le manque de matières premières et d'outils : peintures, laques, pinceaux. Pour pallier ce manque les artistes font soit appel à leur famille qui leur envoie le matériel manquant comme James C. Nickley, soit à leurs réserves personnelles comme Arthur De Costa qui a emporté avec lui son matériel de dessinateur. Mais la plupart du temps les artistes se débrouillent avec ce qu'ils trouvent sur les bases : peintures volées aux autres corps de l'armée (notamment chez les Marines*), brosse à nettoyer découpée pour servir de pinceaux, essence utilisée comme solvant...

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Le choix du dessin résulte la plupart du temps d'un accord entre les dessinateurs, qui proposent une série d'esquisses et l'équipage de l'avion. Les artistes avouent souvent s'inspirer des pin-up de la presse comme Esquire ou de certaines bandes dessinées comme Male Call ou Jane.

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Il arrive parfois que le dessinateur travaille à partir de la photographie de la femme ou de la petite amie d'un des membres de l'équipage mais plus rarement. Chaque artiste possède ensuite ses propres techniques pour réaliser le dessin : application d'une base blanche à la laque pour Arthur de Costa, peinture directement appliquée sur la tôle pour Al G.Merkling. Rares sont les artistes qui se font payer pour leurs réalisations, à part Philip Brinkman qui demande 50 dollars, les autres se contentent de peu : quelques dollars pour Leland J. Kessler ou des bières pour Al Merkling. La production de ces artistes est assez difficile à mesurer, certains affirment n'avoir réalisé que quelques avions, d'autres atteignent facilement la vingtaine. Anthony L. Starcer quant à lui détient le record en laissant son empreinte sur plus de 130 véhicules militaires. Les artistes réalisent la plupart de leurs œuvres durant leurs temps libres. Les avions dont les fuselages ont été le plus souvent peints sont : les B.17, P.47, B.24, Les Liberator, Les Forteresses Volantes et les Halifax.

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Il est très fréquent que les artistes reproduisent sur les blousons de l'équipage le même motif que celui peint sur leur avion (voir ci-dessus), comme une multiplication des cercles de protection. D'abord le talisman porte-bonheur apparaît sur le véhicule, ensuite sur le blouson et parfois à même la peau avec le tatouage, augmentant ainsi, dans un imaginaire en proie aux superstitions, le pouvoir magique de celui-ci. Il devient alors symbole de l'attachement du soldat à une unité, un clan comme le blason symbolise une famille, un groupe. A ce titre, certains artistes refusent tous types de rémunération lorsqu'ils effectuent des pin-up sur le nez des avions de leur unité, mais se font payer lorsqu'ils travaillent pour un autre escadron.

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Cette association femmes sexy et objet de guerre trouve son apogée avec la présence de pin-up sur les bombes larguées par les avions. Rita Hayworth (1918-1987) aurait été dessinée sur la bombe atomique lâchée sur Hiroshima71(*).

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Dès le début du conflit, les pin-up contribuent à remonter le moral des troupes sur le front. Pendant la guerre, le nez de milliers de bombardiers américains arbore une pin-up. Sur chaque base aérienne, les meilleurs artistes se voient confier la mission prestigieuse de peindre une fille sexy sur les fuselages. Les pilotes et leur équipage pensent que la belle porte chance. Pour les mêmes raisons, les pilotes arborent une pin-up, peinte sur leurs blousons, ou tatouée sur leurs corps. A leur manière, les pin-up contribuent elles aussi à la victoire. Comme Miss Lace, elles donnent du courage aux hommes mobilisés mais elles permettent également de pallier une absence affective et sexuelle. A la fin du conflit, les pin-up se trouvent au seuil d'une nouvelle ère pleine de promesse. Non seulement elles sont devenues socialement acceptables et sont parfaitement intégrées dans la culture populaire de la nation.

* 70 Nous renvoyons aux biographies de ces artistes en Annexe 1.

* 71 HESS Thomas. B, Woman as a Sex Objet, Studies in Erotic Arts, 1730-1970, Londres, Allen lane, 1972, p.224.



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