Les beautés glamour

Les magazines, les publicités, les pulps, les calendriers, les différents supports sur lesquels apparaissent nos pin-up, utilisent également une autre représentation féminine très caractéristique, pouvant être considérée comme une héritière. Cette représentation graphique que nous nommons beauté glamour mérite alors toute notre attention. Il convient donc de l'analyser cette image d'un point de vue iconographique avec toute l'attention qu'elle mérite afin de la comparer avec nos pin-up. Ce chapitre est à mettre en relation avec l'Annexe 2, qui comporte des biographies détaillées des artistes cités.

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La beauté glamour, une femme dessinée sophistiquée.

La beauté glamour apparaît de prime abord comme une déclinaison de la pin-up. Tout comme la pin-up, la glamour110(*) est une jeune fille occidentale blonde ou brune plus rarement rousse. Elle a, elle aussi, un corps idéal, une plastique de « rêve ». Elle est une représentation idéale du corps féminin.

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La première différence entre les pin-up et les beautés glamour réside dans le fait qu'à l'inverse des pin-up, les glamours portent systématiquement une tenue sophistiquée : robe de soirée ou de cocktail. Cette sophistication qui transparaît dans la tenue de la glamour et dans sa présentation ou dans sa mise en scène mais aussi dans les détails de sa coiffure, dans son maquillage est le trait fondamental de la définition iconographique de cette représentation féminine. En effet à l'inverse de la pin-up qui symbolise l'érotisme spontané de la « fille d'à côté », la glamour relève d'un érotisme plus recherché et distingué.

La glamour est élégante et sa présentation vestimentaire, corporelle doit relever de cette même élégance : les robes sont longues et décolletées (souvent des robes bustiers), les coiffures élaborées. Alors que la pin-up peut apparaître les cheveux libres ou attachés simplement, les glamours adoptent des chignons complexes ornés de parures (fleurs, bijoux brillants), des boucles parfaitement dessinées ou des mises en plis soigneuses. Tout comme la coiffure, le maquillage est beaucoup plus étudié. Certes que les pin-up ont une apparence soignée en toutes circonstances : rouge à lèvre, ongle vernis. Avec les beautés glamour l'utilisation du maquillage est systématique et plus élaboré : les lèvres sont rouges et pulpeuses, les ongles vernis, le sourcil arqué, les yeux ourlés de mascara et les paupières brillantes de fars. De la même manière que les pin-up, les glamours ont les joues rosies, en appel à la gourmandise, au plaisir hédoniste. Les beautés glamour, comme les pin-up sont pleines de vie, jeunes et en bonne santé.

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On retrouve bien naturellement les accessoires de séduction courants avec les glamours. Elles aussi sont représentées, avec des bas, des talons hauts. A l'inverse des pin-up, comme nous le verrons plus tard, il n'y a pas d'instrumentalisation de la mise en scène pour dévoiler une partie de leur corps ou de leurs dessous. Néanmoins, il arrive que la beauté glamour nous dévoile ses bas ou ses chaussures à talon en relevant légèrement sa jupe. Ce n'est pas ici un geste volontaire d'invitation sexuelle mais un geste féminin d'élégance qui n'est pas moins érotique.

Par contre les glamours portent très souvent un autre accessoire de séduction qui apparaît peu avec les pin-up : les immenses gants souvent assortis à la robe. Ces gants participent à l'extrême sophistication des glamours et renforcent leur érotisme. Par leur histoire, cet accessoire vestimentaire est rattaché à une certaine aristocratie. Or les gants, pour certains artistes comme Félicien Rops, Bill Ward ou comme certaines actrices des années quarante, sont aussi un moyen de créer le désir et un support de fantasme.

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Les glamours sont parées aussi de très nombreux bijoux : colliers de perles, bracelets, accessoires dans les cheveux. Ces bijoux brillants ont pour principale fonction d'attirer l'œil sur certaines parties du corps : la gorge, les mains... Ils symbolisent le luxe de ces beautés en classant celles qui les portent dans un statut social et financier supérieur. En plus d'une mise en beauté, ils renforcent l'inaccessibilité de ces femmes. Mais ils participent aussi à la mise en place de la femme-parure. Cette représentation de la femme parée de multiples bijoux s'inscrit dans une certaine tradition du portrait féminin. En effet de nombreux artistes du XVIIIe et du XXe siècle comme Jean Honoré Fragonard (1732-1806), Dominique Ingres (1780-1867) ou Louis David (1748-1825) ont très souvent peint leurs belles avec leurs colliers de perles, leurs boucles d'oreilles et leurs bracelets.

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Jean Honoré Fragonard

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Dominique Ingres

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Louis David

* 110 Nous utiliserons indifféremment beauté glamour ou glamour pour nommer cette représentation.

Attitude et mise en scène.

A la différence également de la pin-up qui est présentée dans une scène de la vie quotidienne, la beauté glamour apparaît dans un décor de rêve. Mais ce décor est difficile à définir car souvent flou : fond sombre, bosquet foncé... On devine parfois un jardin (arbre, plantes luxuriantes...) ou une terrasse. Il arrive aussi que la glamour soit assise sur le rebord d'une fontaine, un petit banc de pierre ou s'appuie sur une balustrade. Le cadre est principalement nocturne : ciel bleu profond étoilé, lumière douce. Ce qui rend crédible la scène, vu que la beauté glamour ne porte que des robes de soirée ou de cocktail. Crédibilité renforcée par les quelques accessoires qui accompagnent la glamour : un verre de vin, des fleurs exotiques ou des roses. La plupart du temps, la glamour tient ces accessoires ou ceux-ci sont posés à côté d'elle. La glamour pose dans ce décor de rêve et particulièrement romantique, elle nous regarde et nous sourit. De ce cadre se dégage une atmosphère onirique et sensuelle.

Alors que la pin-up dégage un érotisme léger et n'est pas consciente de l'attrait sexuel qu'elle suscite, la glamour apparaît comme beaucoup plus consciente de sa féminité et de la sensualité qu'elle représente. Elle se sait charmante, élégante et sophistiquée. Elle est séductrice et envoûte grâce à son sourire enjôleur et son regard de braise. Mais à l'inverse, l'érotisme direct dégagé peut paraître moindre car il n'y a pas de dévoilement de lingerie ou de zone corporelle. Pourtant la glamour est autant support de fantasme que les pin-up. En effet l'érotisme de la pin-up provient du fait qu'elle est une femme idéalisée par son graphisme et inaccessible par l'irréalisme des situations. La glamour est tout autant une représentation féminine idéalisée mais elle est plus inaccessible, et c'est là la différence fondamentale avec les pin-up, par son élégance, sa distinction, par son niveau social élevé. Cette inaccessibilité sociale et financière nourrit le fantasme. Et c'est peut-être cela qui les rapproche des actrices.

Des artistes particuliers.

Une fois définis les traits communs aux beautés glamour, il est temps de s'intéresser à leurs créateurs. Tout d'abord, il convient de signaler que la plupart des dessinateurs de pin-up ont aussi dessiné des glamours indifféremment selon les commandes. De même, il arrive que les peintres des glamour réalisent eux aussi des pin-up selon les besoins du marché.

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La plupart de ces artistes de glamour sont issus les mêmes écoles que leurs confrères : l'Art Institute de Chicago pour Mc Cleveland Barclay, Roy Best, Pearl Frush l'Academy of Art de la même ville ou l'Art Students Leake pour Cardwell S. Higgins, Mike Ludlow et l'American Academy of Art de New York. Certains artistes sont aussi autodidactes : Henry Clive, Edwards M. Eggleston, Jules Erbit, Laurette et Irène Patten, Gene Pressler. D'autres artistes aussi enseignent parallèlement à leur travail de dessinateur : Cardwell S. Higgins enseigne, entre 1937 et 1942, à la Bloomsfield Art League et à la Fawcett School of Fine and Industrial Art dans le New Jersey.

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Les artistes de beautés glamour participent eux aussi à l'effort de guerre : soit en s'enrôlant directement Mc Clelland Barclay, soit le plus souvent en créant des affiches incitant à l'enrôlement, prodiguant des conseils (affiches pédagogiques) ou soutenant les troupes comme celle réalisée par Cardwell S. Higgins pour l'USO (Centre d'accueil pour les militaires américains). Ainsi les beautés glamour sont aussi abondamment distribuées sur le front.

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Tout comme leurs homologues, les artistes de glamour réalisent des œuvres pour la presse, les calendriers de Brown and Bigelow, Louis F. Dow, Shaw-Barton, Kemper-Thomas, Gerlach-Barklow ou Joseph C. Hoover.

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Mais ils peignent également de nombreuses affiches de cinéma ou du monde du spectacle notamment pour les Ziegfield Follies (Mc Clelland Barclay, Henry Clive), des couvertures de programme de spectacle (Edwards M. Eggleston pour Aquacade de Billy Rose, spectacle proposé à l'Exposition universelle de New York en 1939). Ces artistes travaillent aussi pour la publicité.

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Ils dessinent aussi de nombreux portraits d'actrices ou jeunes débutantes pour les revues de cinéma. Mc Clelland Barclay est l'un des premiers à peindre Betty Grable.

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Henry Clive peint des portraits hebdomadaires de stars pour la série « Enchantresses of the Ages » pour American Weekly Magazine.

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Le portrait de Betty Compton d'Edwards M. Eggleston pour le magazine Motion Pictures Classic fait parler tout Hollywood en 1922 en raison de son réalisme. Lorsqu'il travaille pour Hollywood, Merlin Enabnit réalise entre autre le portrait de Virginia Mayo.

Les techniques.

Comme leurs confrères, les artistes de glamour utilisent des modèles afin de créer leurs œuvres : la plupart du temps ils s'inspirent de photographies de jeunes actrices ou d'actrices plus reconnues. Pour atteindre cette perfection corporelle et cette plastique parfaite propre aux pin-up et aux beautés glamour, ces artistes, eux aussi, n'hésitent pas à modifier les proportions anatomiques de leurs modèles : allongement des jambes, affinement de la taille... Il leur arrive aussi d'associer les « meilleures » parties du corps de leurs modèles : les yeux de celle-ci, la poitrine de celle-là, les jambes de telle autre...

A la différence de leurs collègues qui emploient très souvent la gouache ou l'huile pour les pin-up, il semble que les dessinateurs de glamour utilisent plus fréquemment le pastel mais également l'huile. En effet le pastel permet un meilleur rendu pour les tissus, la robe de la glamour étant un de ses traits caractéristiques. Cette robe doit être longue, pleine de frou-frou et de plis agréables. Les robes sont taillées dans des étoffes luxueuses : satin, soie ou voile. Le pastel et l'huile bien maîtrisés permettent véritablement à l'artiste de réaliser des drapés dans toutes leurs complexités et de jouer avec le rendu des matières. La lumière vient se refléter doucement sur les tissus et met en valeur ceux-ci. On pense à de nombreux artistes tel Jean-Antoine Watteau (1684-1721), François Boucher, Nicolas Lancret (1690-1743) pour cette manière particulièrement réaliste de peindre toutes les nuances d'une robe en satin ou en soie. Dans L'Enseigne de Gersaint111(*), Watteau rend avec brio la délicatesse de la robe volante, l'éclat de la soie, la douceur du satin. Le traitement des textiles permet à l'artiste de glamour de souligner les courbes avantageuses de ces modèles. En effet les robes semblent mouler ces beautés comme une seconde peau. La soie, le satin collent au corps, se confondent avec celui-ci. Même entièrement vêtue, la beauté glamour dévoile finalement son anatomie.

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Les couleurs employées par les artistes sont très variées : les robes sont roses, rouges, or ou blanches. Néanmoins on remarquera que celles-ci sont particulièrement brillantes, riches en couleurs luxueuses. A l'inverse les coloris des fonds sont sombres (noir, bleu nuit, vert bouteille, rouge lie-de-vin) et plutôt flous à l'opposé du décor quotidien traités avec réalisme chez les pin-up. Ces coloris foncés mettent la glamour et notamment sa robe en valeur. La beauté glamour apparaît alors comme un diamant dans son écrin renforçant ainsi sa position sociale, sa préciosité.

* 111 WATTEAU Jean-Antoine, L'enseigne de Gersaint, 1720, huile sur toile, 166 x 306 cm, Berlin, Schloss Charlottenburg.

Les supports : La presse.

Au niveau de la presse, on note une forte proportion de glamour dans la presse traditionnelle ou familiale comme Esquire, The Saturday Evening Post ou la presse dite « féminine » tel Cosmopolitan ou Ladies's Home Journal. En effet, les beautés glamour servent d'abord à illustrer les nouvelles sentimentales ou les feuilletons à épisodes de ces revues. Ces dessins ne montrant pas ou peu le corps féminin ou la lingerie féminine semblent beaucoup plus acceptables et moins osés vu le thème à « l'eau de rose » de ces feuilletons. On retrouve aussi ces images dans les magazines sur le monde du cinéma. De nombreuses actrices ont été dessinées en beautés glamour au début des années quarante et cinquante. Les glamour dégagent une atmosphère onirique et sensuelle et servent bel et bien à vendre du rêve comme nous le verrons avec la publicité. Il est donc logique que l'on les retrouve dans ce type de presse.

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Elles se font relais du rêve hollywoodien que véhiculent les actrices de cinéma. Pour les femmes, elles symbolisent la réalisation d'un rêve de petite fille, celui de la princesse. La robe extraordinaire, la coiffure et le maquillage parfaits, les bijoux éclatants, les lumières douces, le décor onirique, les thématiques sous entendues (soirée habillée, cocktail, dîner sur invitation) participent entièrement à ce fantasme éternel de la princesse. Cette forte présence dans les magazines féminins donnent certes pour modèle une femme extrêmement sophistiquée, mais perpétue aussi le rêve mythique de l'ascension sociale suite à un « beau mariage ». Rêve mythique relayé par les feuilletons sentimentaux et par les livres « destinés aux femmes » de la collection Harlequin sur lesquels apparaissent de nombreuses glamour en couvertures. Les femmes ne deviennent pas, dans les années cinquante, princesse par leurs propres moyens mais bel et bien parce qu'elles ont épousé un prince et donc ce qui va avec : les robes, les bijoux, le décor, les soirées, la beauté. Par ce mariage réussi, elles connaissent une double élévation : distinction sociale et élégance des sentiments. Les glamour participent alors à ce mythe romantique féminin.

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La beauté glamour apparaît alors comme un fantasme féminin universel : à la ménagère, elle lui propose de s'évader de son monde en lui proposant un univers où elle serait reine. A la jeune fille, la glamour sous entend l'effort qu'elle devra faire pour se distinguer sur le marché symbolique de la séduction, du mariage et y rencontrer le prince charmant si celle-ci veut accéder au rang de beauté glamour.

Des glamours pour vendre.

La glamour sert à « vendre » du rêve c'est pourquoi elle est présente très souvent sur les affiches de film ou de spectacles musicaux. Mais aussi plus prosaïquement, son rôle évocateur va être utilisé dans la publicité et plus particulièrement pour certains produits, les produits cosmétiques et les produits de luxe. Le fait qu'elle soit employée pour vanter les mérites du rouge à lèvre, du vernis à ongles ou des crèmes de jour semble assez logique puisque l'un des traits fondamentaux des glamours est sa sophistication, sa présentation soignée. En s'adressant aux femmes au travers la glamour, les annonceurs proposent aux femmes d'accéder, grâce à leurs produits, à cette perfection corporelle, vestimentaire mais aussi sociale. Car ce qui est associé à la glamour est évidemment sa classe sociale. Par sa distinction, sa présentation, son élégance, la glamour n'est évidemment pas la fille d'à côté. Elle n'est pas maladroite, légère et insouciante comme la pin-up. Elle est consciente de son capital séduction, capital que l'on peut maximiser grâce aux cosmétiques. La glamour est celle qui tient le « haut de l'affiche », celle que l'on repère sur le marché symbolique matrimonial.

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C'est le même système que l'on retrouve dans les publicités pour des produits de luxe destinés aux hommes : cigarette, alcool et voitures. Pour ce type de publicité, quelles que soient les marques, les annonceurs utilisent systématiquement des glamours. Car en filigrane voilà ce qui transparaît : avec nos produits, avec cette marque de voiture, cet après-rasage, cette cigarette, ce whisky, vous, messieurs attirerez de telles femmes : belles, parfaites, élégantes, « classes », soignées en toute circonstance. En effet avec les glamour, les annonceurs matérialisent par une incarnation féminine parfaite et onirique le principe fondamental de vente qui sous-tend la publicité : on ne vend pas que le produit mais aussi le rêve qui va avec.

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Comme pour la pin-up mais avec des procédés différents, la glamour est aussi une représentation féminine, un modèle féminin qui marche pour les deux sexes. Pour les hommes comme pour les femmes, la glamour est support de fantasmes, car idéalisée et inaccessible. Cependant, aux débuts des années cinquante, il semble que le dessin ne suscite plus assez le rêve. En effet, la presse, tout d'abord, puis la publicité, vont utiliser la photographie comme support pour créer le désir et le fantasme. Ces femmes qui posent alors comme modèles sont aussi appelées pin-up.

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