Les références artistiques

La pin-up : un ancrage artistique sur plusieurs siècles.

Nous pouvons établir les nombreux liens que possède cette représentation féminine avec une certaine coutume de codes artistiques. Le regard de la pin-up, pétillant ou plus langoureux, est une invitation à peine déguisée. Perchée sur des hauts talons, sa tenue suggère sa nudité intime plutôt qu'elle ne la montre. La pin-up est un assemblage harmonieux de zones corporelles érotiques, sensuelles : elle est seins, cheveux, jambes. L'image de la pin-up restera celle d'une jeune américaine de souche européenne.

Sur le Vieux Continent, à partir de 1850, les premières photographies érotiques ainsi que les cartes postales de femme tout en dentelles et en bas circulent sous les manteaux.

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Les illustrations coquines fleurissent dans la presse de charme.

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Par la suite, les soldats américains veulent retrouver les images coquines qu'ils ont vues en France. Les éditeurs se lancent rapidement dans une vaste production de pin-up, basée sur ces images d'Europe. L'arrière grand-mère des pin-up est née dans les pages des premières revues françaises de charme. Dans l'entre-deux guerres, les pin-up envahissent, aux Etats-Unis, tous les supports : la presse, les calendriers, les pulps*. Elles ornent désormais les pages et les couvertures de très nombreux périodiques avec la multiplication des girlies magazines*.

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Il semble alors important de se pencher sur l'art occidental afin de voir comment la pin-up, en comparaison avec des œuvres plus « officielles », s'inscrit dans cette certaine tradition artistique européenne. Chez des artistes, on retrouve, dans leurs compositions, une volonté de mettre l'accent sur des attributs corporels qui revoient à la sexualité. On pensera tout d'abord à Cranach (1472-1553) qui peint toujours le même type de femme : mince, élancée, cheveux longs et brillants, jambes longues, sexe bombée et petits seins17(*). On note dans ses œuvres une importance donnée à la parure ou au chapeau.

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L'intention érotique est clairement soulignée par l'emploi que le peintre fait de sa panoplie d'accessoires. Ces parures : colliers, bijoux, ceintures, énormes chapeaux, draperies transparentes, n'ont pas pour but de sauvegarder la pudeur mais bien d'alimenter les raisons du désir. Cette nudité partielle propre aussi à nos pin-up s'inscrit dans la volonté des artistes de ne pas dévoiler tout le corps pour rendre celui-ci beaucoup plus mystérieux, plus excitant et érotique. L'artiste entretient alors le fantasme et aménage un espace à l'intérieur duquel le spectateur peut se laisser aller à ses rêveries sensuelles. Une autre « ruse » artistique pour créer un univers chargé d'érotisme est d'opposer un corps nu ou partiellement à un corps habillé ; le corps nu étant très souvent féminin et celui habillé masculin, astuce que l'on retrouve par exemple dans le tableau de Manet Le Déjeuner sur l'herbe18(*).

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Ce système se retrouve particulièrement dans la série de pin-up du dessinateur d'Art Frahm intitulée : « Ciel, j'ai perdu ma culotte ! ». Une pin-up partiellement dévêtue (sa culotte a glissée sur ses chevilles et un incident extérieur soulève sa jupe dévoilant aussi ses fesses) s'oppose à plusieurs spectateurs masculins habillés.

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La parure sur le corps donne à ce corps une dimension exhibitionniste, le vêtement féminin est conçu par l'artiste, pour fonctionner comme un décor scénique. Rubens (1577-1640) dans son tableau Hélène Fourment à la fourrure19(*), présente une femme nue aux cheveux blonds bouclés, enveloppée dans un long manteau de fourrure.

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Grâce à ce dispositif, Rubens nous offre la nudité d'Hélène, symbole peut-être d'un certain éternel féminin, dans son écrin, le manteau. La fourrure est une matière érotique car elle renvoie à la caresse mais aussi à l'animal et donc à une sexualité plus pulsionnelle, instinctive notamment lorsqu'elle est portée sur une peau nue. La parure peut-être un vêtement ou un accessoire mais aussi un attribut corporel. La chevelure, symbole sexuel par excellence, apparaît souvent dans les œuvres artistiques comme un moyen de faire accéder le spectateur à un univers érotique et sensuel. Nos pin-up aux chevelures volumineuses, s'inscrivent dans la tradition d'un Titien20(*) (1490-1576), d'un Sandro Botticelli (1445-1510) ou d'un Gustav Klimt (1862-1918). L'utilisation d'accessoires de séduction dont nous avions souligné l'emploi massif par les dessinateurs de pin-up se retrouve aussi dans les œuvres érotiques de nombreux artistes, point sur lequel nous reviendrons dans le chapitre suivant.

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La pin-up, par son insouciance et sa jeunesse, renvoie à l'image de la femme-enfant, de la jeune fille à la sexualité innocente. Ce qui permet un certain fantasme, celui de la « Lolita ». Rien ne vaut pour l'érotisme que la candeur espiègle, l'innocence ostentatoire, la jeune fille blanche comme une colombe, rose comme un bonbon. Cette image là est poussée à son extrême, certes dans les tableaux de Balthus, mais bien avant le XXe siècle avec l'oeuvre de Greuze (1725-1805), La cruche cassée21(*).

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L'allusion sexuelle est on ne peut plus évidente : cruche cassée symbole de la virginité perdue, robe déchirée. Les joues rouges, les lèvres brillantes de la jeune paysanne suggèrent l'acte sexuel récent. Malgré la représentation érotique de la jeune fille, l'oeuvre peut nous mettre mal à l'aise, un viol est peut-être sous-entendu.

Par leur mise en scène aussi les pin-up s'insèrent dans une tradition artistique : notamment la série de pin-up aux bains, car ce thème offre la possibilité de présenter des corps nus et de jouer avec la suggestion (vêtements mouillés dévoilant les formes).

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De même, les scènes de bain, à partir de la fin du XVIIIe siècle, offrent la possibilité au spectateur de rentrer dans une scène intime et de ce fait renforcent aussi le côté voyeuriste22(*). Cet artifice est employé aussi avec l'utilisation du miroir23(*). La figuration du bain qui permet de dénuder le corps des femmes, de le dé-couvrir, est le meilleur prétexte au dévoilement de la « vérité des chairs ». Cette stratégie remplace le « nu-en-soi » (l'image de la femme alanguie) par une exposition presque justifiée : celle du nu-en-acte, la femme se baignant. L'espace est littéralement incorporé à l'action ce qui autorise au regard de pénétrer au moment opportun pour entrevoir ce qui ne se voit pas généralement.

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La série qui s'inscrit elle aussi dans une certaine tradition de représentations érotiques des femmes est celle des pin-up exotiques.

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Le côté exotique a souvent été utilisé par les artistes (peintres, photographes) pour introduire l'érotisme, le désir et le fantasme dans leurs œuvres. On peut faire alors un parallèle avec le courant orientaliste du XIXe siècle.

* 17 CRANACH Lucas, Vénus dans un paysage, 1529, huile sur bois, 38 x 25 cm, Paris, Musée du Louvre.

* 18 MANET Edouard, Le déjeuner sur l'herbe, 1863, huile sur toile, 208 x 264,5 cm, Paris, Musée d'Orsay.

* 19 RUBENS Petrus Paulus, Hélène Fourment à la fourrure ou Het Pelsken, 1630, huile sur toile, Vienne, Kunsthistorisches Museum.

* 20 TITIEN Tiziano Vecello, Madeleine, 1533, huile sur panneau, 84 x 69cm, Palazzo Pitti, Florence.

* 21 GREUZE Jean Baptiste, La cruche cassée, 1759, huile sur toile, 108 x 86 cm, Paris, Musée du Louvre.

* 22 LA TOUR Quentin De (1704-1788), Femme à la puce, 1631, huile sur toile, 120 x 90 cm, Nancy, Musée Lorrain.

* 23 VELAZQUEZ Diego de Silva (1599-1660), Vénus au miroir, 1648-1651, huile sur toile, 123x117cm, Londres, Nationnal Gallery.

Les débuts de la photographie érotique.

L'iconographie de la pin-up est aussi à mettre en lien avec la photographie érotique ou pornographique. Avec l'invention de la photographie, au cours du premier tiers du XIXe siècle, l'ère technique comble l'envie d'images d'une bourgeoisie dont le pouvoir économique s'est renforcé. A une époque où la machine à vapeur met sa force au service de la production capitaliste, où les métiers à tisser mécaniques remplacent de plus en plus la main d'oeuvre humaine et où le chemin de fer se prépare à relier des régions éloignées, offrant à l'homme une plus grande mobilité, les procédés manuels comme le dessin, la gravure ou la lithographie doivent paraître quelque peu dépassés. De plus, ces techniques manuelles, et donc largement subjectives, ne correspondent plus tellement à l'esprit de ce siècle rationaliste et positiviste qui aspire à une vision objective du monde. L'utilisation de ces nouvelles technologies induit alors une volonté de modernisme.

On considère que l'ère de la photographie commence en 1839. Force est de constater que les premières décennies de la photographie érotique sont essentiellement françaises. La première photographie de nu date environ de 184424(*).

Quelques 5.000 daguerréotypes* à caractère érotique sont réalisés jusque vers 1860, principalement à Paris. Obtenus par un procédé directement positif, et donc en exemplaire unique, leur prix est élevé. La photographie érotique est donc tout d'abord réservée à une haute bourgeoisie. Mais les artistes comprennent vite que les photos, les nus en particulier, peuvent constituer un précieux outil de précision anatomique et gestuelle, tandis que les amateurs trouvent leur bonheur, souvent clandestin, dans les figures qualifiées d' « obscènes ».

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Contre l'idée que « le nu... serait, en photographie, inavouable25(*) », la seconde moitié du XIXe siècle s'adonne avec diligence au nu dit académique, sous de studieuses appellations : Etude académique, Etude de nu, manière de contourner ou d'esquiver la charge de sensualité que le nu, masculin ou féminin, de dos ou de face, véhicule.

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En parallèle, une abondante production érotique se développe, due aux perfectionnements techniques apportés au procédé négatif-positif permettant de tirer des épreuves bon marché et en grande quantité. Mais cette production fait l'objet d'une législation répressive visant aussi bien les photographes et les modèles que les distributeurs ; les premières condamnations pénales tombent en France dès 1851. L'arrivée de la carte postale entraînera une production de masse de la photographie érotique et pornographique et une multiplication de ses sujets : nu ethnologique, pathologique (gros plan des organes sexuels), scènes homosexuelles, coït, sodomie, masturbation, scènes sado-masochistes....

* 24 KOETZLE Michael, A History of Erotic Photography from 1839-1939, Paris, Taschen, 2005, p.37.

* 25 Idem, p.40.

Les lieux communs de l'érotisme.

Après avoir survolé rapidement l'histoire des débuts de la photographie érotique, il est temps de voir en quoi nos pin-up possèdent des traits communs avec celle-ci.

On retrouve tout d'abord l'utilisation presque systématique des mêmes accessoires de séduction : chaussures à talons, bas, jarretière et ensuite porte-jarretelles, sous-vêtement en dentelles ...

De même les thèmes des mises en scène sont communs : femmes se regardant dans un miroir, jeune soubrette, femme déguisé en petite fille (socquettes, présence d'un cerceau...), secrétaire, institutrice ou écolière, vêtements de marin rendu sexy, exotisme (costumes orientaux), présence d'animaux de compagnie (petit chien ou chat), mariée se préparant, scène de bain, de voyeurisme ou saphisme ...

Il est important de souligner qu'il faudra attendre les années 1910 pour que les hommes apparaissent plus souvent dans les photographies pornographiques, et contrairement au corps féminin, le corps masculin est rarement entièrement nu.

C'est dans les intitulés des séries photographiques ou des albums que l'on retrouve le monde léger et insouciant des pin-up. Nous avions remarqué que l'humour provenait également des légendes ou titres accompagnant les dessins de pin-up. Elles s'inscrivent dans le sillage des photographies, où le texte renforce l'érotisme de la mise en scène. Sans pour autant être triviaux ou graveleux, les mots sont coquins, allusions sexuelles implicites ou explicites :

  • Sous la robe (1925)
  • L'Eve moderne (1925)
  • Le dernier voile (1926)
  • Les bas de soie de Mlle Enigme (1927)
  • Le coucher de la mariée (1927)
  • Ma chemise trop courte (1927)
  • Mademoiselle sans culotte (1928)
  • Parisette écolière (1928)
  • Une effrontée (1928)
  • Chemises transparentes (1929)
  • Au dessus de la jarretière (1929)
  • Gamine charmante (1929)
  • Ma chemise trop fendue (1929)
  • Parisienne en pantalons (1929)
  • Le jardin de ma voisine (1929)
  • Exubérante dactylo (1929)
  • Audacieux maillot (1930)
  • Grain de poivre (1930)
  • Pantalon récalcitrant (1930)
  • Jarretelles de satin noir (1930)
  • Pour lire à l'aise (1930)
  • Le bain (1930)
  • Une jolie girl (1930)
  • A chat perché (1930)
  • La panne d'auto (1930)
  • Princesse indoue (1930)
  • L'œil en coulisse (1930)
  • Ma chemise vous gène t-elle ? (1930)
  • La beauté du site (1930)
  • L'école buissonnière (1930)
  • Pagne improvisé (1930)
  • Une secrétaire évaporée (1930)
  • L'accident du maillot (1930)
  • Maillot trop étroit (1930)
  • Jeux innocents (1930)
  • Piquante soubrette (1933)
  • Nuits de Chine (1933)
  • La prière d'une vierge (1933)26(*).

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Ainsi nos pin-up dessinées s'inscrivent bel et bien dans une certaine tradition de l'art érotique par ses codes esthétiques (corps idéalisés, joues rouges, chevelures abondantes) par ses accessoires (bas, chaussures à talons, parures, miroir) et par ses mises en scènes (scène de bain, exotisme). Tout autant, elles puisent aussi leurs racines dans la production française de photographies érotiques et pornographiques de la fin XIXe et du début du XXe siècle. La pin-up joue alors avec les signes de séduction et d'érotisme selon les codes conventionnels.


* 26 Toutes les photographies citées ont été réalisées par Yva Richard.

 

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