Mises en scènes comparables

Les situations.

Comme nous l'avions souligné précédemment, la pin-up se présente et est présentée de manière générale, dans une scène de la vie quotidienne. Le cadre peut être urbain ou campagnard. La différence avec la représentation d'une femme ordinaire dans son quotidien réside dans le fait que, à l'intérieur de ce décor narratif, un élément ou la situation en général peu probable permet aux dessinateurs de découvrir, dévoiler les jambes, les bas, la jarretière ou le porte-jarretelle, la poitrine, le soutien-gorge (pour les images datant des années cinquante) de cette femme. La mise en scène est instrumentalisée de sorte que l'on puisse voir, apprécier, observer une zone érotique du corps féminin selon un regard masculin. La pin-up est alors une représentation d'une femme qui nous semble maladroite, un peu gauche mais gracieuse, puisque à chaque fois qu'elle entreprend une activité, elle ne réussit qu'à coincer sa jupe, tacher ses vêtements, casser sa bretelle, faire glisser sa culotte. Ce qui renforce le côté « petite fille ». Elle subit sans cesse des incidents, elle est victime. Une certaine ambiguïté mêlant maladresse et désir, érotisme et gaucherie semble se dégager de ces représentations. Souvent seule, on peut noter parfois la présence d'un homme ou plusieurs mais en arrière plan, profitant de la situation.

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Cette remarque s'applique aussi à certaines mises en scène de la photographie érotique du début du XXe siècle. Une photographie anonyme de 1930 montre une femme perchée sur un escabeau. Une partie de son visage est caché par sa jupe remontée, qui nous dévoile ainsi sa culotte. Seuls ses yeux sont visibles et nous font signe en direction de celle-ci. Grâce à cet artifice, l'accent est donné sur le dispositif érotique : bas, talon, culotte, porte-jarretelles. On retrouve ce même dispositif dans une photographie de 1920 : une femme dont le visage est caché à sa jupe soulevée. L'œil est de suite attiré par les bas noirs et la toison pubienne dévoilés de cette inconnue. Une autre photographie de 1930 par exemple, nous offre une femme de dos en train de se relever d'une balançoire. Sa jupe semble coincée nous permettant ainsi d'observer sa culotte, ses bas, son porte-jarretelles et ses talons. Dans une série de photographies de 1927, un homme apprend à une femme à faire de la bicyclette : il la tient par la taille, retenant (volontairement ou par inadvertance ?) un pan de la jupe, nous dévoilant ainsi bas et porte-jarretelles. Ce geste masculin qui dévoile le corps féminin se retrouve dans une autre photographie anonyme de 1930 : une femme assise sur une roue de voiture se penche pour embrasser l'homme, qui dans son geste pour lui caresser la joue relève légèrement la jupe de la jeune fille.

Une autre photographie de la même année montre une femme en train de ramer, un pan de la jupe pris dans la rame. Dans la photographie L'art de grimper aux arbres, de Giffey, de 1930, une femme a un volant de sa jupe retenu par une branche. L'homme qui l'accompagne, resté au pied de l'arbre, semble ravi à la vue des bas, de la culotte, et du porte-jarretelles dévoilés par hasard... La phrase qui légende cette image, souligne le côté cocasse de la scène : « grimper aux arbres, c'est bon pour la santé et pour la vue donc ! »

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Quelle brute ce type-là, qu'est-ce qu'il te voulait ?
Eh bien, c'est mon protecteur...

La même mise en scène est présente dans une photographie de 1937 La parfaite secrétaire : une secrétaire, les pieds posées sur son bureau, attrape par inadvertance un pan de sa jupe en décrochant le téléphone, nous offrant une vue imprenable sur ses bas et son porte-jarretelles.

L'art de dévoiler les parties du corps érotisées par la présence d'accessoires trouve son apogée avec la photographie anonyme intitulée : L'art de croiser les jambes en société pour mieux montrer ses dessous, datée de 1930.

Nous avions souligné que souvent les pin-up nous apparaissaient comme surprise dans une situation cocasse. Le côté ridicule, maladroit est renforcé dans des mises en scène présentant des femmes dans une activité réputée comme non féminines : dans une photographie de 1925, une femme de dos, se penche pour réparer sa roue de voiture, sa jupe est relevée sur sa culotte et ses bas. Une autre signée Beiderer de 1930, montre une femme est en train de lire le journal. Elle est assise en équilibre sur le dossier de la chaise de telle manière à ce que ses bas et son porte-jarretelles soient visibles (Ill. 15). On retrouve ceci aussi dans des photographies signées Vasta Images-books de 1930, où une femme de dos, à la jupe soulevée, accent mis sur le dispositif culotte-bas-talons-jarretelles, se retourne, bouche ouverte comme surprise.

Les parties du corps.

L'art érotique met l'accent sur certaines parties du corps féminins selon un processus et un dispositif qui dépend du contexte de visibilité et de « démocratisation » de ces parties corporelles. Jusqu'aux années quarante l'accent est mis sur la jambe. Or depuis le Moyen Age, les jambes féminines apparaissent d'autant plus érotiques qu'elles sont peu visibles et très peu dévoilés. Elles suscitent alors l'attrait, le fantasme car frappées d'interdits et de pudeur.

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L'engouement que suscite à la fin du XIXe siècle, le french cancan en est un exemple révélateur. Cette danse a d'abord été un geste d'insulte. Les femmes, sur les barricades de la révolution de 1830, soulèvent leurs jupons faisant ainsi un affront suprême à la garde royale.

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A partir de ce geste grivois, une danse populaire va être élaborée et se sophistiquer jusqu'à devenir une chorégraphie avec ses pas précis : acrobaties, quadrille (tenir son pied dans la main tout en sautant en cadence sur le pied de l'autre jambe), grand écart, cancan (la robe et les jupons sont soulevés à deux mains), chahut (ou l'art de lever la jambe). Le clou du chahut47(*) est le décoiffage d'un des spectateurs. D'un pied leste et adroit, la caf'conc'48(*) fait voler le chapeau de l'un des hommes présents.

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Cette danse impudique jusqu'alors réservée aux habitués des guinches, des fortifs et des bastringues de Pigalle est désormais à la portée des bourgeois et gens de fortune qui se rendent au Moulin-Rouge. Cette chorégraphie particulière représente, à l'époque, une forme d'invitation sexuelle considérée comme indécente. La situation est d'ailleurs jugée si grave en 1891, que MM. Jules Simon, Richard Bérenger, de la Berge et Frédéric Passy appellent à la formation d'une société centrale contre l'incitation à la débauche.

En effet, l'intérêt et le succès de cette danse tiennent bel et bien dans le fait que les danseuses vont révéler et montrer leurs jambes, leurs dessous à un moment ou un autre du spectacle : « jaillissant de la touffeur des jupes au pillage, d'un remous de dentelle et de dessous coûteux éclairés de rubans de nuances attendries, une jambe l'évoque, droite levée vers le lustre, une jambe au port d'armes, soyeuse et brillante, qu'une boucle de diamants mord au dessus du genou, et la jambe se trémousse, joyeuse et spirituelle, lascive et prometteuse avec son pied mobile49(*) ».

Une photographie de 1890, intitulée Les cinq demi vierges immortalisent les plus célèbres danseuses (dont Nini Patte en l'Air, la Goulue, Grille d'Egouts, l'Hirondelle) dans une pose de french cancan : jambes en l'air ornées de bas noirs, jupons relevés. Jane Avril, une chahuteuse plus connue sous les surnoms « La Mélinite » ou « Petite Secousse », explique l'importance de la couleur des bas : « Les jupons étaient, ainsi que les pantalons, d'entre-deux et de mousseuses dentelles. Les bas noirs, au milieu de ces neigeuses blancheurs, faisaient mieux valoir la forme des jambes50(*) ».

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Dans les années vingt, notamment grâce à la mode, les femmes dévoilent un peu plus leurs jambes (surtout le mollet) mais l'imaginaire érotique reste encore très centré sur cette partie du corps. Il faudra attendre les années cinquante où la jambe féminine est moins marqué du sceau de l'interdit (donc véhiculant moins de fantasmes car plus visible), pour que l'accent soient mis sur la caractère érotique de la poitrine. La banalisation du port du soutien-gorge, qui deviendra lui aussi un accessoire érotique et de séduction, permettra un nouvel imaginaire. Inventé en 1889 par Herminie Cadolle, ce n'est réellement qu'après la Seconde Guerre Mondiale que celui-ci est popularisé notamment par le New Look de Dior (taille fine, hanches voluptueuses et poitrine épanouie) mais aussi par les actrices de cinéma.

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En effet, Jane Russel (1921- ) est la première à porter le soutien-gorge à balconnet créé par Howards Hughes (1905-1976).

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Ce soutien-gorge lance la mode des seins obus d'abord chez les actrices puis chez toutes les femmes. Les années soixante voient la généralisation, dans les revues de charmes, de photographies topless (seins nus). C'est en 1966, en France, sur les plages de St Tropez que la mode des seins nus est lancée.

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Avec l'apparition de la minijupe et la mode éphémère du monokini, dans les années soixante-dix, c'est au tour de la culotte de devenir l'objet de toutes les attentions. En effet celle-ci étant le dernier rempart pudique et au contact direct avec le sexe féminin, les fantasmes se cristallisent autour de ce dessous, lui conférant ainsi toute son aura érotique. Aslan, dessinateur français de pin-up, met l'accent très régulièrement, dans sa production de pin-up, sur ce sous-vêtement.

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Cette décennie voit aussi la représentation courante, dans les images érotiques, du sexe féminin, les pin-up de ce même artiste sont parfois représentées en train de se masturber. En 1971, cet artiste dessine sa pin-up, pour dans le numéro de décembre de la revue Lui, avec des poils pubiens. Playboy attend janvier 1974 pour révéler les poils pubiens d'Annie, l'héroïne de sa bande dessinée, bien que celle-ci ait été nue devant nous un nombre incalculable de fois. Ces deux magazines brisent enfin la convention artistique de non représentation des poils des corps nus. Ce tabou a déjà été mis à mal avec l'Origine du monde51(*) de Courbet, oeuvre réaliste représentant un sexe féminin.

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Cet interdit découle du fait que les poils pubiens renvoient inévitablement à l'animalité et sexualisent d'autant plus un corps nu.

Bob Guccione est le premier, de manière « officielle », pour son numéro d'avril 1970 de Penthouse, à montrer une toison pubienne. Ce n'est qu'une photographie prise de loin d'une fille nue marchant sur une plage mais le tabou est brisé. S'en suit alors entre ces deux rivaux, Playboy et Penthouse ce que nous pouvons appeler « la guerre des poils ». Les années quatre-vingt autorisent la représentation du sexe féminin plus ou moins en gros plan (lèvres écartées...) notamment dans la presse érotique masculine.

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La banalisation du string, dans les années quatre-vingt-dix, qui met à la fois en valeur les fesses et le triangle pubien, entraîne, dans la presse masculine, un renouveau au niveau des mises en scène, des attitudes et des poses des modèles.

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Selon Alain Héril, le dessous féminin appartient à l'imaginaire sexuel des hommes, il en est une des composantes essentielles. L'accès à la nudité féminine est toujours passé par la dernière étape, l'étape des dessous, celui-ci prenant toutes les formes, toutes les découpes, utilisant tous les tissus. L'objet même du dessous féminin est un accélérateur du fantasme masculin52(*). Tiraillée entre les diktats de la séduction et ceux de la santé, l'évolution de la lingerie ne doit rien au hasard. Elle suit l'air du temps comme la longueur des ourlets, et même plus, car elle va littéralement à l'essentiel. Le corps se couvre et se découvre selon une logique implacable. La vocation érotique des dessous féminins a été maintes fois évoquée. Dissimuler pour mieux laisser deviner, interdire pour faire désirer, souligner pour mieux mettre en valeur. Les exercices savants ou naïfs de cette rhétorique de la séduction varient d'une époque à une autre. Les représentations érotiques féminines semblent alors procéder des limites fluctuantes entre la visibilité et l'interdit : est considéré comme érotique à une période les parties du corps qui relèvent d'un certain tabou sans être pour autant une transgression, évitant ainsi la censure, remarque qui s'applique particulièrement à la presse masculine.

Dans notre première recherche sur la définition de la pin-up nous avions conclu que la pin-up par sa plastique, son visage, ses attitudes participe bel et bien au mythe du sex-symbol. Cette remarque se trouve renforcée au vu des analyses sur la photographie et sur l'art érotique. En comparant nos pin-up et les thématiques développées dans l'art, nous avons pu établir certains codes au niveau de la mise en scène et permanences au niveau des accessoires dans la représentation du corps féminin érotique depuis le XIXe siècle. L'arrivée de la Seconde Guerre Mondiale va permettre une accélération et une multiplication des images érotiques, renforçant ainsi la suprématie des pin-up.

* 47 En plus du pas, le chahut est aussi employé comme synonyme de french cancan.

* 48 Nom populaire de la danseuse de cancan.

* 49 LORRAIN Jean, L'écho de Paris, cité par MARY Bertrand, La pin-up ou la fragile indifférence, Paris, Fayard, 1983, p.128.

* 50 Jane Avril, citée par LANOUX Armand, 1900, le Bourgeoisie Absolue, Paris, Hachette, 1973, p.201.

* 51 COURBET Gustave, l'Origine du monde, 1866, huile sur toile, 46 x 55 cm, Paris, Musée d'Orsay.

* 52 HERIL Alain, Dictionnaire des fantasmes érotiques, Paris, Edition Morisset, 1996, p.33.


 

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