Nouvelles figures de la pin-up

Un nouveau support pour de nouvelles pin-up : la bande dessinée.

La pin-up va donner naissance à d'autres figures féminines qui peuvent exister parallèlement à celle-ci. Ces figures dont le graphisme les rapproche des pin-up classiques vont néanmoins s'éloigner de l'iconographie de celles-ci mais aussi de leurs utilisations et leurs rôles traditionnels. Ce sont d'abord les comic books, qui avec leurs personnages féminins sexy, amorcent cette « dérive », mêlant leurs héroïnes à des aventures dangereuses ou à des univers réservés aux hommes. Puis la bande dessinée pour adulte prend le relais en proposant des histoires qui vont de plus en plus critiquer le monde des pin-up et mettre en relief le fonctionnement du « système » pin-up pour, souvent, mieux le dénoncer.

Le lectorat des comic books.

Après le cinéma et la publicité, c'est la bande dessinée qui fait le plus pour diffuser les pin-up auprès d'un public majoritairement juvénile. Le marché de ces publications est en plein essor, surtout aux Etats-Unis. Le plus grand paradoxe de l'histoire des comic books est que leur période de plus grand succès la décennie 1945-1955, est également celle au cours de laquelle ils deviennent les cibles privilégiés des censeurs.

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La lecture des comic books est alors une pratique culturelle quasiment universelle chez les préadolescents et les adolescents américains des deux sexes. Selon une série d'articles parue en 1942 dans le New York World-Telegram, l'âge moyen des lecteurs de comic books est de 10 à 12 ans158(*). Une enquête réalisée en 1944 révèle qu'entre 6 et 11 ans, 95% des garçons et 91% des filles lisent des comic books, à raison d'une douzaine par mois en moyenne (donc 3 par semaine) ; entre 12 et 17 ans, 87% des garçons et 81% des filles lisent 7 à 8 illustrés par mois (soit 2 par semaine) ; les lecteurs de 18 ans et plus représentent encore 41% des hommes et 28% des femmes, qui consomment en moyenne une demi-douzaine de comic books par mois. Cette enquête montre l'ampleur de la lecture des illustrés chez les jeunes Américains mais aussi, dans une moindre mesure, chez les adultes.

Un sondage réalisé en 1948159(*) pour le groupe de presse Hearst met en valeur la progression de la lecture de bandes dessinées de presse chez les adultes : 81,1 % des adultes vivants en ville en lisent et sont simultanément de gros consommateurs de radio, de cinéma et de magazines. La lecture de comics est partagée équitablement entre toutes les couches de la société avec de faibles écarts entre les catégories socioprofessionnelles des chefs de famille. Les plus gros lecteurs sont les ouvriers qualifiés et les artisans (85%), suivis par les employés (82,5 %), les ouvriers spécialisés (78,9%), les cadres et professions libérales (78%). En somme, quatre adultes sur cinq lisent des bandes dessinées et l'intensité de cette pratique est proportionnelle au niveau d'études et à la consommation de médias de divertissements160(*). Une autre étude menée pour le compte de National Comics (DC) donne une image plus fine du lectorat des comic books à la même période. Les chiffres portant sur les jeunes sont prévisibles : 92,7% des 8-14 ans et 72,1% des 15-20 ans lisent des illustrés. Plus surprenant est le constat que le poids numérique des adultes en fait les plus gros lecteurs : 53,7% des lecteurs de comic books sont âgés de 21 ans et plus ; la tranche 31-45 ans représente à elle seule le quart du total de toutes les générations confondues161(*).

Les comic books sont alors aussi populaires chez les adultes que chez les enfants ou adolescents comme nous le prouve ces différentes enquêtes. L'attrait pour ces revues provient évidemment de leurs thématiques variées : policier, horreur, aventure, animalier, romantisme qui répondent aux différentes attentes du lectorat. Mais de très nombreux comic books, notamment ceux destinés à un public masculin, comportent un nombre important de figures féminines. Par leur graphisme ces femmes se rattachent à l'iconographie de la pin-up mais leurs rôles sont légèrement différents.

* 158 GILBERT Douglas, « No Laughing Matter », série de trois articles publiés dans le New York World-Telegram en 1942, reproduits dans Comic Book Marketplace 36 (Juin 1996), p.22-35 et cité par GABILLIET Jean-Paul, Des Comics et des Hommes, Histoire culturelle des comic books aux Etats-Unis, Nantes, Editions du Temps, 2005, p.263.

* 159 America Reads the Comic. Report number 2 in a series « Adult America's Interrest in Comics », PUCK-The Comic Weekly, 1948 cité par GABILLET Jean-Paul, «op. cit.», p.265.

* 160 GABILLET Jean-Paul, «op. cit.», p.265.

* 161 «Ibid».

Des héroïnes sexy.

Or, les héroïnes dans ces magazines ont changé depuis la guerre. Elles ne sont plus représentées comme des êtres asexués : leurs seins sont nettement soulignés et les courbes de leurs hanches et de leurs cuisses sont devenues des formes résolument sensuelles.

Le cas de l'éditeur de comic books Educational Comic se révèle particulièrement exemplaire de cette évolution. En 1947, William Gaines hérite d'Educational Comics, une petite maison d'édition fondée par son père, dont le but était donc de produire des illustrés éducatifs et des histoires susceptibles d'être lues par tous.

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A la mort de son fondateur, EC affiche un déficit de 100 000 dollars162(*). Afin de doper les ventes, le jeune Gaines décide d'engager Albert Feldstein (1925- ), un artiste particulièrement doué pour dessiner les jolies femmes. EC se met alors à publier des titres western, policiers et sentimentaux dont les pages sont ornées de belles créatures. Ces titres rencontrent alors un succès inattendu auprès des lecteurs.

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Ces héroïnes malgré leurs présences dans des aventures qui ne sont pas obligatoirement rattachées au monde féminin et aux rôles traditionnels des femmes, s'inscrivent dans le « système » pin-up.

En effet, quel que soit le genre d'histoires dans lesquelles ces beautés apparaissent, elles « n'ont qu'un point commun, leurs vêtements révélateurs et qui se déchirent aisément163(*) ». Filles de la jungle ou tarzanes parties à la recherche de cimetières d'éléphants, botanistes ou zoologues perdues dans la forêt, elles sont accompagnées de singes ou de panthères apprivoisés. Habillées d'un maillot deux-pièces découpés dans une fourrure ou une peau de bête, elles portent un couteau de chasse à la ceinture et se parent de colliers d'os et de dents de fauves. On pense évidemment à la production de Frank Frazetta (1928- ) pour ces amazones sexy.

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Qu'elles soient prisonnières de tyrans sanguinaires dans des planètes lointaines attendant d'être délivrées par des voyageurs de l'espace, victimes de savants fous et sadiques ou de monstres extraterrestres à tentacules, vengées par de fidèles robots métalliques, leurs tenues se réduisent à des jupes fendues, d'étroits soutiens-gorge ou de minces robes moulantes. C'est Barbarella, créée en 1962 par Jean Claude Forest pour V Magazine, qui inaugure ce nouveau genre.

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Justicière dotés de pouvoirs occultes de vitesse et d'adresse, affrontant la nuit les forces maléfiques avec leurs poings gantés, leurs lassos magiques et leurs bracelets pour arrêter les balles, elles accomplissent leurs missions dans des maillots serrés, à l'effigie du drapeau américain ou d'un bleu-nuit uniforme, avec de grandes bottes à talons et des loups pour se cacher le visage. On pense évidemment à « The Woman in Red », une des premières justicières costumées, dont les aventures paraissent dans Thrilling Comics (Better) en 1940, et à « Wonder Woman » (créée en 1941 par Charles Moulton pour All-America/DC) ou « Mary Marvel » (créée en 1942 par Marc Swayze pour Fawcett).

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Parmi cette cohorte d'héroïnes, la seule à avoir connu une popularité durable est « Katy Keene », créée par Bill Woggon pour MLJ en 1945.

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Ce personnage, qui ressemble physiquement à la pin-up Betty Page, mène dans ses aventures une carrière de vedette de cinéma dont est gommé tout aspect scabreux et connaît, pendant une quinzaine d'années auprès d'un vaste public comprenant des adultes des deux sexes en plus des enfants et adolescents, une popularité entretenue par une interactivité permanente. Ses lecteurs sont en effet invités à lui envoyer des dessins d'habits, de maisons, d'automobiles, dont les plus réussis sont finalement publiés dans les pages des fascicules où elle apparaît sous forme de paper dolls*164(*).

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Après une vague « creuse » autour des années soixante-dix, en raison de la multiplication de comic books « underground », on remarque un renouveau, dans les années quatre-vingt, dans la bande dessinée, de ces figures féminines sexy.

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A partir des années 1993, on assiste à la multiplication de titres mettant en scène des héroïnes souvent dangereuses aux formes très généreuses.

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Cette tendance, alors surnommé « bad girl art » (par allusion au mouvement analogue de « good art girl », filles gentilles et jolies, qui a lieu pendant et après la Seconde Guerre Mondiale), a des sources thématiques et graphiques précises : au débuts des années quatre-vingt, le personnage de la guerrière ninja « Elektra » créée par Frank Miller lorsqu'il assure les scénarios et les dessins de Daredevil (1979 pour DC) a lancé sans grands échos immédiats un type d'héroïne redoutable, riche en ambiguïtés morales, sans rapport avec les justicières fades conçues comme des succédanés féminins des super héros antérieurs : Ms. Marvel, She-Hulk (créée en 1980 par John Buscena pour Marvels Comics) ou Spider-Woman (créée en 1977 pour Marvels Comics).

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La pérennité du personnage d'Elektra tout au long de la décennie s'accompagne de nouvelles images de femmes « dangereuses » comme « Lady Shiva » apparue en 1987 dans The Question (DC) ou plus encore la tueuse orientale muette Miho dans Sin City (Dark Horse) de Frank Miller à partir de 1993.

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Par sa dimension graphique, le « bad girl art » dérive directement des exagérations anatomiques féminines pratiquées sans vergogne depuis la fin des années soixante, et d'une perfection très sensuelle du dessin. Le corps de ces héroïnes s'est modernisé car les canons esthétiques et la façon de dessiner ont changé. Le code graphique des pin-up est réactualisé notamment par Rob Liefeld et Jim Lee (X men et X force pour Marvel Comics, 1991), et assimilé par les suiveurs comme Jim Balent, qui dessine Catwoman (DC) de 1994 à 1999 ou Mike Deodato qui reprend Wonder Woman (DC) en 1994-1995.

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Parmi les éditeurs indépendants apparaissent en quelques années plusieurs personnages aux mérites très divers : du côté des concepts les plus racoleurs, la tueuse de la série « Razor » (London Night Studios, 1992), l'aventurière blonde à forte poitrine « Barb Wire » (Dark Horse, 1994), la démoniaque « Lady Death » (Chaos ! Comics, 1994) ; du côté des créations plus personnelles, la samouraï « Si » (Cru Sade, 1994) de William Tuchin ou les super héroïnes de Michael Turner « Witchblade » (Image, 1995) et « Fathom » (Image, 1998), sans oublier « Vampirella » chez Harris à partir du débuts des années 90.

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La liste des protagonistes féminines de la seconde moitié des années 90 est très longue d'autant plus que la veine est entretenue par la popularité considérable de séries télévisées mettant en scène des femmes d'action très sexy comme Xena : Warrior Princess (1995-2001) ou Buffy The Vampire Slayer (1997-2003) et de jeux vidéo comme Tom Raider, qui fait la célébrité mondiale de l'aventurière « Lara Croft ». Cette dernière est une nouvelle pin-up virtuelle, en 3 dimensions et moderne.

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* 162 Idem, p.66.

* 163 DUVEAU Marc, Comics USA, Paris, Albin Michel, 1975, p.27.

* 164 GABILLIET Jean-Paul, «op. cit.», pp.56-57.

Le scandale des comic books.

Assistant à la généralisation de ces figures de femmes très suggestives dans les bandes dessinées, les ligues morales, les associations de parents, les organisations féministes, mais aussi les institutions religieuses et mêmes politiques se mobilisent contre ces magazines. Des mères de familles se regroupent pour amener les autres femmes à empêcher l'acquisition de ces bandes dessinées par leurs enfants, en exerçant un contrôle étroit sur l'utilisation de leur argent de poche. Des institutrices et des directrices d'école, de leur côté, apportent leur soutien à ce mouvement en se mettant à les confisquer dans les classes et les cours de récréation.

Mais les choses ne s'arrêtent pas là. Le fait que les lecteurs baptisent ces revues les «head-light comics » en reprenant l'expression des routiers américains désignant les seins en se référant aux phares de leurs véhicules165(*), et que ces publications mêlent ces héroïnes à des situations souvent violentes, transforme littéralement le problème en affaire d'Etat.

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Dans les années cinquante, les bandes dessinées des comics books sont alors accusées d'exercer une influence pernicieuse sur la jeunesse et une commission sénatoriale est désignée pour étudier ce dossier dans le cadre de travaux sur la délinquance juvénile. On a fait appel à des savants, des médecins, des psychologues, des sociologues. Ils sont chargés de procéder à divers tests et recherches sur ce problème. Certaines équipes, qui avaient commencé des travaux étudiant les effets des images de femmes sur l'enfance dans le domaine du cinéma, reprennent du service. Notamment, elles utilisent des publics d'adolescents visionnant un film pour procéder à des expériences à leur insu : « des photographies étaient prises dans l'obscurité à l'infrarouge166(*) », et il suffit « d'observer les prunelles des spectateurs dans l'ombre propice pour se rendre compte de leur exaltation psychologique et parfois physique167(*) ».

D'autres expériences, d'autres études de cas sont entreprises avec des nouvelles méthodes adaptées à la bande dessinée, avec de jeunes « délinquants ». Un psychiatre, Frederic Wertham, directeur d'un hôpital psychiatrique de New York, prend la tête de cette croisade. Ayant mené ses propres recherches en laboratoire, il confirme la nocivité et le danger de ces publications dans les conclusions d'un livre qui va devenir un best-seller : The Seduction of the Innocent, ouvrage dans lequel figure, au fil des pages, de nombreuses images de pin-up servant à en illustrer abondamment l'argumentation « scientifique ».

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De leur côté, les maisons d'édition qui publient ces magazines n'ont pas attendu ce verdict pour réagir. Beaucoup décident d'effacer systématiquement des dessins les décolletés suggestifs et les zones d'ombre trop évocatrices autour des poitrines et des cuisses. Et, à la suite de la faillite d'un certain nombre de petites sociétés, ruinées par les pressions exercées sur les ventes, les professionnels organisent leur propre autocensure et prennent en charge eux-mêmes ce qu'ils appellent « le nettoiement de la bande dessinée168(*) ». Ce mouvement, par exemple, met fin à Torchy, l'héroïne sulfureuse de Bill Ward.

Un code est rédigé en 1954 et un comité se crée pour se charger de son application : la « Comic Code Authority ». Les principaux sujets abordés par le code sont la délinquance et sa représentation (12 articles), l'horreur (5 articles) et une série de recommandations sur la décence des dialogues (3 articles), les références à la religion (1 article), la représentation de la nudité et du corps féminins (4 articles), le mariage et le sexe (7 articles)169(*). La section sur la publicité prohibe toute promotion pour les tabacs, alcools, armes et jeux de hasard. Est interdite également toute publicité pour les feux d'artifices, les ouvrages sur le sexe ou contenant des reproductions de nus et des produits médicaux « de nature contestable ». Après examen de chaque publication, le code délivre le droit de faire figurer sur la couverture de la revue un sceau en forme de timbre, garantie de « bonne moralité » pour les parents et les éducateurs : « approved by CCA ».

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Equivalent du code de censure du cinéma, le Code Hays, cette réglementation régit principalement la représentation de la sexualité et des femmes :

« 1. La nudité, sous toutes ses formes est prohibée, ainsi que l'exposition indécente ou inconvenante des parties du corps.

2. Les illustrations suggestives et salaces ou les postures suggestives sont inacceptables.

3. Tous les personnages seront représentés dans des tenues raisonnablement acceptables dans notre société.

4. Les femmes seront dessinées de manière réaliste, sans exagération de quelque caractéristique physique que ce soit.

5. Les relations sexuelles illicites ne doivent pas être évoquées ni montrées. Les scènes d'amour violentes ainsi que les anormalités sexuelles sont inacceptables.

6. La passion pour autrui ne doit jamais être traitée sous un angle qui stimule les émotions basses et viles.

7. Le rituel de séduction et le viol ne doivent jamais être montrés et suggérés.

8. La perversion sexuelle ou toute allusion à son propos est strictement interdite. »170(*)

Par ailleurs, en ce qui concerne le contenu publicitaire, il est spécifié que : « la publicité pour le sexe ou les ouvrages d'éducation sexuelle sont inacceptables et la vente de cartes postales illustrés, posters féminins (pin-up), "ouvrages artistiques" ou toute autre reproduction de corps nus ou demi nus est interdite171(*) ». 

Les nouveaux venus des années 70 mettent un point d'honneur à rejeter toute affiliation avec le Comics Code Authority. Le contrôle exercé par le CCA connaît alors un recul considérable, traduit par la modification du texte de son code en 1971, puis en 1989172(*). Mais le scandale des comics books ne touche pas, néanmoins, les bandes dessinées pour adultes. C'est sur ce nouveau support que quelques pin-up vont continuer à vivre.

* 165 MARY Bertrand, «op. cit.», p.327.

* 166 LO DUCA Giuseppe Maria, Techniques de l'Erostisme, Paris, J-J Pauvert, 1958, p.151.

* 167 «Ibid».

* 168 MARY Bertrand, «op. cit.», p.328.

* 169 GABILLIET Jean-Paul, «op. cit.», p.72.

* 170 Idem, pp.417-430.

* 171 «Ibid».

* 172 «Ibid», Jean-Paul GABILLIET reproduit en Annexe de son ouvrage les textes des principaux codes d'autorégulation du secteur des comic books.

Little Annie Fanny.

Little Annie Fanny voit le jour en octobre 1962 dans le magazine Playboy. Cette bande dessinée réalisée par Harvey Kurtzman et Will Elder raconte les aventures de son héroïne Annie, une jeune femme blonde, très jolie et provocante mais aussi un peu naïve et pas très malicieuse malgré sa sexualité débordante. Annie de Harvey Kurtzman est une parodie d'une bande dessinée de 1929 de Brandon Walsh Little Orphan Annie. L'Annie de Kurtzman deviendra très vite le symbole de la femme aimée par tous les étudiants des Etats-Unis mais aussi par les lecteurs de Playboy.

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Des débuts difficiles.

L'auteur Harvey Kurtzman est né le 3 octobre 1924 à New York. Il fréquente la Hight School of Music and Art et la Cooper Union. En 1943, il publie Magno et Unknow, puis Black Venus et Silver Linings. En 1950, il travaille pour de nombreux comics books : New Trend, Two Fisher Tales et Frontline Combat. Deux ans plus tard, il fonde sa propre revue, une revue satirico-humouristique, Mad. Cette même année, Hugh Hefner, créateur de Playboy, entre en contact avec lui et tous deux développent rapidement une relation mêlant amitié et respect mutuel. Début 1956, Hugh embauche Harvey Kurtzman ainsi que Will Elder, Jack Davis, Al Jaffee, Arnold Roth, Russ Heath et leur confie la création d'un magazine satirique en couleurs, rapidement baptisé Tremp. Mettant pleinement à profit les ressources de Playboy, Kurtzman et son équipe produisent le magazine le plus luxueux que l'Amérique n'a jamais connu. Son lancement début 1957, n'est pas un succès immédiat et cette expérience échoue au bout de deux numéros.

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Avec leurs économies, l'équipe lance fin 1957, un comic book satirique appelé Humbug. Malgré toute leur détermination, leur énergie et la qualité de leur travail, ils ne peuvent faire face aux problèmes de production et de distribution : Humbug cesse de paraître au bout d'un an. L'équipe éditoriale se disperse alors. Durant l'année 1958, Kurtzman fait une série de propositions à Playboy, qui sont toutes refusées.

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Ian Ballantine est un pionnier et un visionnaire dans le domaine du livre de poche. Ballantine Books publie en poche les quatre premiers recueils d'histoire de Mad. L'éditeur est prêt à publier aussi des recueils tirés de Tremp et de Humbug. Conscient du génie de Kurtzman, il lui fait une proposition au printemps 1958. Ballantine veut une création originale, et est prêt à lui donner carte blanche. Kurtzman saisit l'occasion. Le résultat de leur collaboration est son célèbre Jungle Book, publié en 1959. C'est le premier livre de poche entièrement constitué de bandes dessinées originales. Jungle Book comprend quatre histoires satiriques indépendantes, toutes brillantes, réalisées à la plume et au lavis. Dans une de ses histoires « The Organization Man », Kurztman crée le personnage de Goodman Beaver. Mais Jungle Book, malgré son statut quasi légendaire aujourd'hui, est un échec commercial. Ballantine annule le volume suivant prévu avec Kurtzman.

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Celui-ci se met à travailler régulièrement pour les éditions Pageant, Madison Avenue, TV Guide, mais il poursuit néanmoins sa correspondance avec Hefner et son responsable éditorial, Ray Russel. Kurtzman désire toujours créer des histoires pour le magazine, et Playboy a besoin d'humour. Russel, dans une lettre à Kurtzman datée de février 1960, écrit : « Hef et moi pensons réellement que la bande dessinée peut nous apporter beaucoup. Les B.D ont un attrait direct et immédiat à plusieurs niveaux de lecture. Elles sont fortes, colorées, facilement assimilées et racontent une histoire. Le principal problème, bien sûr, est d'adapter cette technique à quelque chose qui aurait un sens pour Playboy, et serait justifiable et logique dans nos pages. Nous ne voulons plus ce que Bill Gaines avait fait pour nous un temps, ces " picto-fiction" nullissimes. La satire semble être la seule solution. Si Mad n'avait jamais existé, des histoires comme ton "Flesh Gordon" et tes autres parodies auraient été parfaites. Un travail superbe, de l'action, des filles sexy dans des tenues provocantes, et surtout, de l'humour. L'importance de la satire est double : l'humour en soi, bien sûr, mais également une excuse ou un argument pour publier une bande dessinée dans un magazine de luxe173(*) ». Kurtzman fait de nouvelles propositions, mais celles-ci sont de nouveau refusées. Il continue alors de travailler en « free-lance » pour d'autres y compris pour Esquire.

En 1960, il s'associe avec l'éditeur James Warren pour créer et éditer un nouveau magazine satirique, Help ! Cette revue attire l'équipe habituelle de dessinateurs de Kurtzman. L'un des points forts du périodique est une série de cinq nouvelles aventures de Goodman Beaver. Cette fois Kurtzman écrit et met en pages les histoires, mais le dessin final est assuré par Will Elder. Mais le magazine reste financièrement fragile. Dès septembre 1961, Kurtzman confie à Hefner qu'il pourrait être bientôt à la recherche de travail. Il lui demande si l'offre que lui a fait Russel un an et demi plus tôt de créer pour Playboy une bande dessinée dans le style de Mad tient toujours. Kurtzman leur envoie les toutes premières histoires de Goodman Beaver, et propose à Playboy de publier les épisodes parodiant « Superman » et « Sea Hunt ».

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En novembre 1961, Hefner lui répond favorablement, mais annonce également que la série, sous sa forme du moment, ne lui convient pas. Il demande néanmoins à Kurtzman d'expliquer les concepts que sous-tend Goodman Beave, en ajoutant : « il existe peut-être un moyen de lancer une série similaire qui serait lue en rapport avec Playboy et qui présenterait toutes sortes de mésaventures liées à divers sujets174(*) ». Kurtzman envoie son explication : « la raison d'être de Goodman Beaver est que je voulais un personnage qui peut être ridicule et en même temps sage, naïf et pourtant moral. Il participe innocemment au mal tout en épousant le bien. De cette façon, je peux traiter simultanément des faiblesses et des idéaux. Goodman Beaver est un idiot adorable, optimiste et philosophe. Il déambule et peut apparaître n'importe où. Il est jeune et peut se trouver impliquer dans des situations sexy175(*) ». Une semaine après ce résumé, Kurtzman écrit de nouveau à Hefner : « Tu as suggéré dans ton courrier du 7 novembre 1961 qu'il existait peut-être un moyen de lancer une série similaire (à Goodman Beaver) - qui serait plus en rapport avec Playboy. Que penserais-tu d'une fille, un peu dans le style Belle Poitrine-Lace mais vraiment de loin, à laquelle je pourrais appliquer mon genre de situation176(*) ? »

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Six semaines passent sans réaction, enfin Hefner répond à la suggestion de Kurtzman : « Je crois que ton idée de faire une BD de Goodman Beaver de trois ou quatre pages, mais avec une fille sexy est un coup de génie. Nous pourrions la passer dans chaque numéro177(*) ». Kurtzman continue à travailler pour Help ! tout en développant, avec Will Elder, sa nouvelle série pour Hefner. Kurtzman suggère la possibilité que la nouvelle série soit illustrée dans le style d'une parodie qu'Elder a réalisé pour Trump, tout en exprimant sa préférence pour le style de Goodman Beaver, dessiné au trait pour être ensuite mis en couleurs. La préférence de Hefner pour la couleur directe prévaut. Il ne reste plus qu'à trouver un titre. Parmi les premières propositions de Kurtzman on trouve : « Les Périls de Zelda », « Les Périls d'Irma », « Les périls de Shiela », et même « Little Mary Mixup », avant qu'il choisisse avec Hefner finalement « Little Annie Fanny »178(*).

* 173 KURTZMAN Harvey, ELDER Will, Playboy's Little Annie Fanny, vol.1, Paris, Les Editions Hors Collection, 2001 (1ière édition 1962), p.108.

* 174 Idem, p.110.

* 175 «Ibid».

* 176 Idem, p.111.

* 177 «Ibid».

* 178 Idem, p.113.

La technique.

En produisant Little Annie Fanny, pour Hugh Hefner et Playboy, les deux amis Kurtzman et Elder doivent ouvrir leur collaboration à une influence éditoriale extérieure. Le gain en prestige et en qualité va de pair avec certaines contraintes. Harvey Kurtzman ne peut plus choisir n'importe quelle cible et la parodier comme il le fait dans Mad. Il doit soumettre un projet d'histoire à Hefner, qui le contrôle et le révise avant même que Will Elder l'ait vu. Les deux hommes n'ont pas l'habitude d'une critique extérieure, et il leur faut un certain temps avant de s'en accommoder. Lorsque Kurtzman reçoit le script approuvé par Hefner, il en dessine la mise en page sous forme d'esquisses. Will Elder et Harvey Kurtzman discutent ensuite des détails de l'histoire. Ces réunions posent les fondations de l'histoire finale, et fournissent à Will Elder tout ce qui lui est nécessaire pour développer ces esquisses et y faire les ajouts appropriés.

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Chaque histoire est le produit d'un processus complexe et d'un travail acharné. L'inspiration, l'observation, le minutieux travail de documentation, la structure scénaristique, la composition graphique et l'équilibre de la page, le réalisme documentaire, le sens du gag, l'élégance, la finesse et une fascinante maîtrise du pinceau sont les ingrédients primordiaux de Little Annie Fanny. Le sujet doit être d'actualité et plaire au public (c'est-à-dire avoir une forte connotation sexuelle). Il doit être encore pertinent lors de la publication, et donc plusieurs mois après sa conception. L'épisode inachevé sur les Beatles est la parfaite illustration des dangers d'un sujet trop lié à l'actualité.

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La technique de Will Elder, consistant à multiplier les couches de couleurs, donne à Annie toute sa luminosité et ses couleurs éclatantes, uniques dans la bande dessinée. Peignant par touches avec lesquelles les couches peuvent se multiplier, il n'utilise que l'aquarelle et la détrempe, et la seule encre sur page est celle des textes, réalisés par divers lettreurs au fil des années.

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« Les couleurs étaient pour moi comme des pierres précieuses, explique Elder, et je travaille énormément à les iriser. J'utilisais du contrecollé comme support. Le côté blanc fait office de peinture blanche. Avec l'huile, on peut superposer les couches, on peut remettre des couleurs claires sur des couleurs sombres. A l'aquarelle, on ne touche pas au blanc et on commence par les parties sombres. Si on veut représenter un beau yacht blanc brillant comme le radeau de Nounours Grospognon, on laisse la feuille blanche et l'on ajoute, très subtilement, tous les reflets dans l'eau, des bleus ou bleu-vert très clairs. Mais on ne touche pas au blanc, sauf pour ajouter des formes et des ombres. On n'utilise pas de peinture blanche sur une aquarelle, sauf pour quelques effets de dernière minute. Ma gomme électrique est un outil très important, parce qu'elle m'évite d'énormes pertes de temps et me permet de faire ressortir mon travail. Les gens se demandent souvent comment je réalise ces peintures. Je ne sais pas si je dois parler d'illustration ou de bande dessinée. C'est probablement une forme hybride179(*) ».

* 179 KURTZMAN Harvey, ELDER Will, Playboy's Little Annie Fanny, vol.3, Paris, Les Editions Hors Collection, 2002 (1ière édition 1978), p.115.

Le Monde d'Annie.

Tout comme les pin-up, Annie a un visage enfantin, étonné et innocent, une plastique très généreuse et des seins qui semblent vouloir sans cesse s'échapper de son tee-shirt. June Cochran, une playmate aurait servi de modèle pour créer le physique d'Annie.

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Mais Annie est aussi une gentille fille un peu simplette, prête à tout pour rendre service. Elle travaille principalement comme comédienne pour la publicité même si il lui arrive aussi de tourner des films et de faire d'autres petits boulots. Annie se retrouve toujours dans des situations incroyables ou invraisemblables qui sont prétexte à la dénuder davantage. Cela est dû parfois à sa maladresse ou à un élément extérieur plus ou moins crédible comme dans les scénarios de nos pin-up classiques. Mais la plupart du temps ce sont les personnages masculins qui la pousse à se déshabiller. Un peu comme Betty Boop, elle doit faire face à des hommes qui essaient sans cesse de la tripoter, voire plus. Elle est poursuivie par deux personnages masculins qui reviennent sans cesse : Benton Bottbarton, un cadre supérieur voyeur et Ralphie Towser, un intellectuel amateur, caricature de l'étudiant. Mais Annie a deux amies pour l'aider dans ces drôles aventures : la pulpeuse et gentille Ruthie qui partage sa chambre et Wanda Homefree, caricature de la nymphomane. Son parrain Sugardaddy Bigbucks est sensé veiller sur elle.

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La capacité de Will Elder à caricaturer n'importe quel visage et à imiter tous les styles fait partie intégrante du monde d'Annie. Les personnages récurrents sont tirés de bandes dessinées, de programmes télévisés, de films ou de l'actualité politique, culturelle180(*). Ce qui a été l'une des caractéristiques des premiers Mad, est largement amélioré dans les luxueuses pages de Little Annie Fanny. Il y a le hâbleur Solly, inspiré de l'acteur Phil Silvers (1911-1985), qui prend le rôle de l'agent d'Annie, l'arnaqueur ultime. Ralphie Towser, le bon Samaritain, parfois branché parfois benêt, toujours là pour dire aux gens qu'ils font quelque chose de mal, est un mélange des comédiens Mickey Rooney (né en 1920) et de Robert Morse (né en 1930). Terry Thomas (1911-1990), l'acteur anglais aux dents écartées, devient l'un des personnages favoris d'Elder, parce qu'affable et facilement identifiable. Et bien sur, Daddy Warbucks, l'homme d'affaires manipulateur tout puissant de la bande dessinée Little Orphan Fanny est également parodié avec Nounours Grospognon. L'une des caractéristiques les plus uniques de la série est la capacité de Will à prendre n'importe quel visage de n'importe quelle page du journal et lui donner un rôle important dans Little Annie Fanny.

Mais tout le talent et la spécificité de cette bande dessinée s'expriment dans l'attribution des rôles secondaires et rendent la bande dessinée dense. C'est peut-être une partie encore plus cruciale du style Elder : les personnages et détails annexes, ajoutés à une scène sans détourner l'attention du lecteur. Et non seulement ils réussissent à ne pas détourner cette attention, mais ils offrent un nouvel élément à découvrir en seconde ou troisième lecture. Ainsi il semble parfaitement logique de voir Timothy Leary (1920-1996) dans le « The Ultimate Kick » (septembre 1967) ayant pour thème le phénomène Hippie, ou John Wayne (1907-1970) comme pilote dans le « Henry Kissingbug » de 1973 dont le thème traite des célébrités hollywoodiennes. Ces présences renforcent la satire en ponctuant la scène. Will gratte le vernis de l'image publique de biens des notoriétés pour donner aux lecteurs un aperçu de ce qui se trouve en dessous.

D'autres personnages de bandes dessinées classiques sont ramenés à la vie, comme Dick Tracy et Jiggs de Bringing Up Father dans l'épisode « Nude Therapy » de mai 1970. Les personnages de Li'l Abner apparaissent dans « Hippie Commune » de janvier 1971. Popeye et la mère de Li'l Abner font une apparition dans l'épisode « Muscle Builders » de décembre 1977. Will donne l'impression que Chester Gould, Al Capp, George McManus et E. C. Segar sont revenus dessiner leurs personnages.

Cette bande dessinée est aussi une critique des années soixante et des différents événements de cette décennie. Du mouvement féministe au Ku Klux Klan, Kurtzman et Elder caricaturent les personnages importants de la vie politique et culturelle des Etats-Unis. Grâce à ce chahut intelligent et iconoclaste, Will Elder et Harvey Kurtzman tiennent en quelque sorte une chronique de l'histoire culturelle et politique des Etats-Unis. Little Annie Fanny par son caractère irrévérencieux, érotique et intellectuel s'inscrit bel et bien dans les principes fondateurs du magazine de Hugh Hefner, Playboy.

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* 180 Nous renvoyons ici aux épisodes de Little Annie Fanny, résumés dans l'Annexe 3. Les nombreuses références historiques y ont été détaillées.

Pin-up.

En 1995, Yann et Berthet, deux dessinateurs français contemporains, entreprennent une bande dessinée en plusieurs cycles : Pin-up. Cette bande dessinée raconte la vie de Dottie dont l'histoire est très proche de l'histoire des pin-up. A travers les aventures tumultueuses de Dottie, les deux artistes entreprennent une critique du rôle des pin-up tout en soulignant leur incroyable succès. Mais avant de s'intéresser à cette bande dessinée revenons un peu sur la carrière de ces deux créateurs.

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Deux artistes, une histoire.

Yann voit le jour à Marseille le 25 mai 1954. Il publie ses premières planches dans le magazine Spirou en 1974. En 1978, il rencontre Didier Conrad, illustrateur pour Spirou Jason. Deux ans plus tard, les deux auteurs donnent naissance à Matricule Triple Zéro pour Spirou mais aussi Bebert le cancrelat. En 1983, Yann crée Bob Marone, bande dessinée de plusieurs volumes parodiant le fameux Bob Morane d'Henri Verne. Yann multiplie les collaborations, en 1985, il travaille sur La Patrouille des libellules avec Mark Hardy, collaboration renouvelée en 1988 sur Lolo et Sucette et en 1992 pour Croqu'la vie. Durant cette même période, il travaille sur Sambre avec Yslaire et avec Batem et Franquin sur le Marsupilami. En 1994, il attaque la série Pin-up avec Philippe Berthet. Un an plus tard, il crée Pearce et Kid Lucky avec Jean Léturgie et en 1997, Colt Walker. En 1999, il collabore avec René Hausman pour Le prince des écureuils et avec Jean Léturgie pour Spoon & White. Et enfin en 1999, il crée Cotton Kid.

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Berthet Philippe naît le 22 septembre 1956 à Thorigny sur Marne. Il fait ses études à la section bande dessinée de l'Institution Saint-Luc de Bruxelles durant laquelle il réalise sa première bande dessinée 9° Rêves, bande dessinée en trois volumes. En 1981, il entre à Spirou où il travaille avec Andrieu sur Couleur Café. Un an plus tard, il réalise le Marchand d'Idée avec Cossu et Hiver 51-Eté 60 avec Andreas. En 1983, il crée avec François Rivière et José-Louis Bocquet Le privé d'Hollywood, L'œil du chasseur avec Foester et La dame, le cygne, l'ombre avec D. David. En 1991, il donne naissance à Sur la route de Selma, puis en 1993 à Halona. En 1995, il commence sa collaboration avec Yann pour Pin-up, collaboration qui durera jusqu'en 2002. En 1996, il travaille de nouveau avec Foester pour Chien de Prairie.

Pour Yann, sa première source d'inspiration pour créer Pin-up, est évidemment les pin-up : « les pin-up me fascinent. Les filles de Vargas, Betty Page, Male Call de Caniff, Playboy...J'adore toutes ces filles de magazines et le fantasme de papier en général, mais je ne savais pas quoi "cristalliser" autour de cela. Par ailleurs j'avais aussi de la documentation sur la guerre du Pacifique. Nous avons cherché longtemps avec Philippe avant de trouver quelque chose. Puis un jour, je lui parle de l'histoire des carlingues et il est emballé181(*) ». Yann est fasciné par les pin-up mais aussi par leur rôle de soutien moral durant la Seconde Guerre Mondiale : « les pin-up, ces filles peintes sur le nez des bombardiers. J'étais curieux de savoir si cela ne leur donnait pas des névroses culpabilisatrices de figurer nues et souriantes sur des engins de destruction de masse182(*) ».

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Yann et Berthet, grâce à une documentation précise et fouillée, vont alors entreprendre de raconter l'histoire des pin-up durant le XXe siècle, à travers l'histoire de Dottie, une héroïne sulfureuse. Car Berthet a véritablement un don, selon Cauvin, pour dessiner les femmes : « j'apprécie l'élégance de son dessin. C'est rare en bande dessinée. Ses héroïnes sont vraiment très belles, très féminines sans jamais être vulgaire183(*) ». C'est peut-être ce don qui fera le succès de cette bande dessinée mais plus probablement aussi un scénaro bien ficelé dans lequel les allusions à l'histoire des pin-up et les références aux hommes et événements du XXe siècle sont nombreuses. L'héroïne s'inscrit par son graphisme dans la tradition des pin-up classiques mais cette bande dessinée offre surtout une analyse acerbe du rôle des pin-up et de leur utilisation stratégique durant les guerres. Pin-up décline un angle de vue personnel aux auteurs intéressant à détailler. Celui-ci se présente en trois cycles de trois tomes chacun, racontant la vie mouvementé de Dottie.

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* 181 CAUVIN, Pin-up, Paris, Ed Horizon B.D, 2004, p.8.

* 182 Idem, p.9.

* 183 Idem, p.7.

 

Dottie, une héroïne tourmentée.

Dans le premier cycle, Joe Willys part combattre les « japs » dans le Pacifique laissant sa fiancée, une blonde aux formes généreuses, Dottie Partington. Son fiancé au front, Dottie, sur les conseils de son amie Talullah, décide de travailler comme modèle pour un dessinateur Milton afin de subvenir à ses besoins. Ce dessinateur, à partir de son modèle, crée Poison Ivy, l'héroïne de sa nouvelle série, publiée dans les magazines de l'armée. Tous les GI's sont sous le charme de Poison Ivy, même Joe, qui du coup délaisse sa fiancée. Dottie travestie en Poison Ivy est envoyée sur le front où elle retrouve Joe qui n'a que d'yeux pour Poison Ivy. Au cours d'un combat, Joe est blessé et perd la vue. De retour au pays, il retrouve Dottie.

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Pour ce premier cycle, Yann est « séduit par l'idée d'un type amoureux d'une fille, craque sur sa représentation iconique sans savoir que c'est la même qui a posé. Il rejette celle de chair et d'os d'autant plus que son image sublimée par un dessinateur l'attire. C'est l'éternel conflit entre le monde imaginaire, souvent plus séduisant et le monde réel184(*) ». Dans ces trois premiers tomes, les allusions au monde et à l'histoire des pin-up sont nombreuses, certes par le scénario mais aussi au travers une multitude de petits détails historiques.

Dottie est en fait le pendant dessinée de Dorothy Partington qui pose comme modèle pour Miss Lace, l'héroïne du strip de Milton Caniff. Au début de la bande dessinée, lorsque Joe part rejoindre l'armée, Dottie lui offre une photographie d'elle posant comme les pin-up en maillot de bain pour lui porter bonheur. Talullah, la brune amie de Dottie, pose pour l'affiche publicitaire du Yoyo Club, un cabaret pour les soldats prés de la base aérienne. C'est Milton, homologue dessiné de Milton Caniff qui réalise cette affiche sur laquelle Talullah effectue un salut militaire, nue, à cheval sur une bombe. Talullah se justifie ainsi : « c'est un moyen de porter chance aux pilotes qui risquent leur peau à chaque mission ». Milton explique en ces termes à Dottie ce que doit être Poison Ivy : « elle doit être belle, envoûtante, mystérieuse, bref une vamp capable de faire oublier aux soldats leurs petites amies, épouses, soeurs ou mères qui sont restées aux pays » puis il conclue rapidement : « vous et moi on va les faire bander, tous nos braves petits troufions ». Yann et Berthet vont même jusqu'à redessiner des strip de Milton Caniff pour pousser à son extrême la similitude entre le dessinateur réel et le personnage Milton. Lorsque Dottie - Poison Ivy - se rend sur le front, Earl un pilote, lui demande d'être son porte-bonheur et la dessine sur le nez de son avion. Tout comme Miss Lace, Poison Ivy est là pour remonter le moral des troupes et Dottie en est consciente : « je retire ma panoplie de "redresse moral du soldat" puisque je ne suis plus en service » ou « ce troupeau grotesque de filles à soldats aux ordres de l'Oncle Sam, ridicule. C'est de la propagande patriotique honteuse qui s'adresse aux plus bas instincts de l'être humain ». De retour au pays Dottie retrouve Talullah jalouse du succès de Dottie et devenue blonde car selon elle : « c'est beaucoup plus sexy ».

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Malgré une fin plus ou moins heureuse, Dottie, à la fin du premier cycle, est, selon Berthet, prisonnière de son « enveloppe » de pin-up : « sa vie ressemble un peu à une descente aux enfers. Finalement, son physique et son statut de femme adulée ne lui apportent pas beaucoup d'avantages, bien au contraire !185(*) ». Car Dottie, dans le deuxième cycle, n'a pas une vie plus facile.

Le deuxième cycle se déroule sur fond de Guerre Froide. On retrouve Dottie, cheveux courts, mariée avec Gary Powers186(*), un pilote. Celui-ci dont l'avion s'est écrasé sur le sol de l'URSS est accusé d'espionnage du côté russe et de trahison du côté américain. On retrouve aussi Talullah mariée à Milton qui dessine alors le strip Steve Canyon. Dottie est enlevée par Howards Hughes (1905-1976), célèbre milliardaire et propriétaire des studios de cinéma RKO. Le personnage Howards Hughes est très fidèle au milliardaire : même vie recluse, même phobie des microbes. Dottie lors de sa rencontre, se moque de lui et de son film célèbre : « The Outlaw avec Jane Russel, vous m'avez fait perdre deux heures à regarder gigoter deux gros navets dans un soutien-gorge pigeonnant ! Ridicule ! » Howards Hughes propose à Dottie un marché : la vie sauve de Gary contre la satisfaction de ses fantasmes. Traumatisée par ce marché, Dottie, dans un de ces cauchemars se voit devenir la bunny attitrée de Howards. Mais finalement Howards désire la faire jouer dans un film retraçant l'histoire de Poison Ivy. Dottie peut finalement assister au procès de son mari et lui promet de tout faire pour le libérer. Howards fait poser aussi Dottie pour des photographies comme Betty Page, pin-up aux talons vertigineux qui réalise, dans les années cinquante et soixante, de nombreuses photographies sadomasochistes ou de bondage. Joe, le premier fiancé de Dottie, devenu dépressif, fait aussi une apparition. A la fin du cycle, Gary est libéré mais embrasse alors fougueusement Miss Lioubov, ex-membre du KGB sous les yeux de Dottie.

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Dans le troisième et dernier cycle, Dottie aux cheveux longs et roux, travaille comme physionomiste dans un casino à Las Vegas, celui de Gus Greenbaum. Lors d'une soirée au casino, Frank Sinatra lui fait des avances que Dottie refuse. En se rendant chez son amie Millicent Seigel, Dottie se fait menacer par un homme qui l'a confondu avec celle-ci. Dottie se défend et élimine l'homme. Suite à cela, elle se retrouve sans emploi. Elle est alors embauché par Hugh Hefner pour travailler de nouveau comme physionomiste dans l'un des casinos Playboy. Elle découvre alors l'univers Playboy : le jet privé, la Playboy Mansion, les habitudes alimentaires de Hefner (pepsi et amphétamines) et ses fêtes. Lors d'une de ses fêtes Hugh est victime de la Society for Cutting Up Men, un groupe féministe radical, qui lui coud une queue de lapin sur son pyjama de soie. Ce cycle se déroule sous fond de guerre du Vietnam, on y retrouve Jane Fonda venue soutenir les Vietnamiens.

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« Snake Eyes187(*) », GI's faisant partie des L.U.R.P188(*), est fiancé à Angie, bunny et playmate. Selon les entraînements avant les psy-ops189(*), Snake Eyes répète la règle numéro 1 du règlement des bunnies afin de déstabiliser son adversaire : « n'oubliez pas que votre bien le plus précieux est votre queue de coton, vous devez veiller à ce qu'elle soit toujours blanche et soyeuse ». Mais Angie décède, référence à la mort tragique d'une des playmates. Lors de son enterrement Snake Eyes rencontre Dottie. Pinky190(*), une des petites amies de Hugh connue pour son inclinaison pour la cocaïne, est jalouse de Dottie. Elle décide alors de piéger sa rivale mais se fait enlever par erreur par la mafia aux trousses de Virginia Hill, secrétaire de Hugh, qui a dénoncé et tué son ancien amant le fameux Bugsy Siegel. Les filles de Hefner sont reconnaissables, comme le souligne Dottie, à leur odeur particulière, celle de la « baby oil ». Huile avec laquelle Hefner enduisait ses conquêtes. Alors que Dottie doit faire face à Virginia Hill, qui la confond avec Millicent Siegel, Snake Eyes se rend à la plus importante des manifestations contre la guerre au Vietnam, « la naked crusade » afin de tuer Jane Fonda, qu'il considère comme traître. En regardant les images diffusées à la télévision, Dottie reconnaît Joe dans les manifestants, devenu le garde du corps de Jane. Pour échapper à la mafia, et à Talullah engagée par celle-ci, Dottie s'enfuit à Hawaï. Elle tue enfin son ancienne amie devenue sa rivale.

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Yann et Berthet avec cette bande dessinée et plus particulièrement avec le premier cycle touche au plus près l'histoire des pin-up en la transcrivant avec finesse et précision.

* 184 Yann cité dans CAUVIN, «op.cit», p.10.

* 185 Berthet cité dans CAUVIN, «op.cit», p.11.

* 186 Gary Powers a réellement existé, c'était un agent de la CIA.

* 187 Snake Eyes est aussi le nom que l'on donne à un double six aux dés.

* 188 Commandos spécialisés dans les opérations derrière les lignes ennemies.

* 189 Missions à caractère psychologique.

* 190 Une des petites amies de Hugh s'habillait toujours en rose.

Exposition.

Cette dernière bande dessinée pour adulte, la plus contemporaine (2006), créée par Noé, rend hommage à sa manière, à un des plus grands dessinateurs de pin-up : Gil Elvgren. Pour se faire, le dessinateur Noé touche au plus près du graphisme des pin-up classiques : héroïne aux formes avantageuses, coloris vifs et criards et reproduction de nombreux tableaux connus de l'artiste.

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Ignacio Noé, né en 1965, travaille tout d'abord comme illustrateur pour la presse et l'édition enfantine argentine. Après la parution de ses premières bandes dessinées en Italie, il collabore avec des magazines érotiques de bandes dessinées en Hollande, Allemagne et aux Etats-Unis avant de créer ses propres albums.

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Le thème de sa bande dessinée Exposition est le suivant : Melle Ana Spam, organise une exposition rétrospective des œuvres de son grand-père Gil Spam, devenu, paralysé et muet suite à un infarctus. Lors de cette exposition Ana rencontre un jeune illustrateur, fervent admirateur de son grand-père. Ici aussi les allusions au monde des pin-up sont nombreuses. Dès le début, Martin, le jeune admirateur encense « la candeur et la grâce infinie des femmes de Spam ». Il confie à la jeune femme que son père collectionnait tous les calendriers réalisés par son grand-père. Ana Spam propose alors à Martin de visiter l'exposition à ses côtés. S'attardant devant les œuvres de Gil Spam dont la ressemblance avec les pin-up de Gil Elvgren sont frappantes (même poses, mêmes légendes) ils se demandent quelles ont été les sources d'inspirations de l'artiste. Pour chaque pin-up, Noé nous les dévoile, en nous plongeant dans les souvenirs de Gil Spam. Hélas les sources d'inspiration de Gil Spam sont très loin de celles auxquelles pensent nos deux jeunes admirateurs. En effet, la plupart de pin-up de Gil Spam sont le résultat de viols perpétrés par l'artiste. Par exemple, le tableau le balai indiscret montrant une jeune soubrette dont la jupe est soulevée par le balai qu'elle tient, est le résultat de la tentative de viol de Gil sur sa nouvelle femme de ménage. Ana raconte aussi à Martin comment chacun des tableaux de son grand-père a joué un rôle dans sa vie, notamment dans sa vie sexuelle comme nous le montre les vignettes. A la fin Martin et Ana s'ébattent dans la réserve du musée.

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Cette bande dessinée composée à grande majorité de scènes sexuelles très explicites prend pour prétexte l'histoire des pin-up afin d'en faire un support pornographique. Néanmoins Noé renvoie à ce que sont réellement les pin-up : un support de fantasmes. En nous dévoilant les souvenirs sexuels de Gil, l'auteur nous met en situation de voyeur actif comme l'est le consommateur de pin-up. Les viols perpétrés par Gil Spam sont peut-être une métaphore de la violence faîte aux modèles féminins lorsque ceux-ci doivent se conformer aux canons esthétiques et aux exigences de perfections corporelles. Enfin il soulève une dernière interrogation : les pin-up à l'érotisme candide et léger ne s'appuie-t-il pas sur l'éveil de pulsions plus directes ?

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Même si toutes ces héroïnes des comic books puis des trois bandes dessinées pour adultes choisies ici se rattachent par leur graphisme au code traditionnel des pin-up, celles-ci s'en éloignent fortement. En effet, elles vont tout d'abord sortir du « monde féminin » auquel on les avait cantonné pour devenir de plus et plus « actives » et obtenir enfin leur indépendance. Cela est évidemment à mettre en relation avec l'évolution de la condition des femmes au XXe siècle. On peut voir dans ces nouvelles images des femmes une « dérive » des pin-up. Mais les dessinateurs vont aussi utiliser la symbolique à laquelle renvoie l'image des pin-up afin de la critiquer et de faire une analyse acerbe de celle-ci. Le regard que portent les dessinateurs contemporains de ces nouvelles pin-up est en rupture par rapport à leurs homologues et constitue un discours novateur.

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Pourtant d'autres dessinateurs continuent de perpétuer le genre pin-up avec des représentations érotiques de femmes tout en les adaptant aux nouvelles attentes du public. Ces « nouvelles » pin-up sont beaucoup moins innocentes que leurs lointaines cousines et proposent une invitation sexuelle plus directe. 

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