Quand les pin-up prennent vie

Dans la presse, parallèlement aux dessins de pin-up, on voit apparaître des photographies de femmes présentées en tant que pin-up. Le terme « pin-up » recouvre alors, dès les années quarante, deux formes artistiques : le dessin et la photographie. Mais la photographie de pin-up est aussi un genre particulier qui mérite toute notre attention. En effet, ce genre possède ses propres caractéristiques, ses propres artistes et ses modèles qui le distingue de la photographie classique et artistique. Cette autre iconographie paraît légèrement différente de celle de la pin-up classique.

La naissance du genre photographique pin-up.

Au début des années quarante, le terme de « pin-up » est aussi couramment usité pour désigner des photos de belles filles. La presse à soldat représente certes un des supports les plus florissants pour les pin-up dessinées, mais aussi pour les photographies de jeunes femmes souvent anonymes.

Tout comme nos pin-up dessinées, ces modèles pin-up participent à l'effort de guerre en tant que soutien moral des troupes. Lorsque Bernard of Hollywood, photographe célèbre de pin-up, est traîné devant les tribunaux pour obscénité suite à la parution de son ouvrage Pin-ups : a Step Beyond112(*), ouvrage regroupant sa production photographique ; son avocat présente à la cour, au cours du procès, une lettre du ministre de la Défense. Le ministre y remercie officiellement le photographe d'avoir autorisé la reproduction de ses photos de pin-up dans les journaux et les brochures de l'armée de terre et de l'air pour « remonter le moral des troupes ». Ce livre reçoit même les éloges du général Dwight David Eisenhower (1890-1969). En se fondant sur les preuves de la « portée sociale » des images de pin-up, la Cour Suprême prononce un non-lieu car nombreuses sont les lettres de GI's adressées à Bernard of Hollywood dans les années quarante lui demandant une photo de pin-up : celle d'une certaine fille qui avait titillé leur imagination, d'une fille bien de chez eux qui leur donnerait une bonne raison de continuer à se battre.

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Le conflit s'éternisant, les conditions de la vie quotidienne de plus en plus difficiles, le manque de plus en plus déstabilisateur ont probablement eu raison des dessins de pin-up. Les photographies de jeunes filles un peu dénudées (principalement la poitrine) permettent alors de pallier la solitude et l'abattement grandissant du soldat. Plus réelles que les dessins, ces photographies légèrement érotiques de belles Américaines deviennent, elles aussi, soutien et support de fantasmes pour les hommes du front.

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C'est vraiment durant la Seconde Guerre Mondiale que naît le genre photographique pin-up. En effet, même si l'on trouve avant cette période des photographies de femmes dans la même presse où apparaissent nos pin-up, celles-ci sont principalement des photographies d'actrices, de chanteuses, ou moins souvent de danseuses déjà reconnues. Les jeunes femmes restées à l'arrière participent à l'effort de guerre en posant pour remonter le moral des troupes. Mais cette explosion de ce genre photographique est également à mettre en lien avec l'âge d'or d'Hollywood comme nous le verrons ultérieurement. En effet, l'attrait de cette industrie cinématographique florissante, amène une nuée de jeunes filles à se précipiter à Hollywood dans le but de se faire remarquer. Tout comme le souligne Bernard of Hollywood : « à cette époque, Hollywood était un aimant pour toute l'Amérique. Toutes les filles qui avaient été majorettes dans leur lycée, qui étaient considérées comme relativement mignonnes, qui s'étaient entendu dire par leur petit ami "Chérie, tu devrais faire du cinéma", se précipitaient à Hollywood et prenaient un agent. Or si vous aviez un bon visage et une bonne silhouette, il était très facile d'être prise par un agent. Et, si vous aviez de bonnes photos, il était très facile de franchir les portes du studios113(*) ».

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La majorité des modèles posent en « pin-up » tout comme les actrices d'Hollywood qui affectionnent ce type de pose pour leurs photos de publicité. Quant à la plupart des magazines ils sortent des éditoriaux nommés « Pin-up Parade » ou « Pin-up Revues ».

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Le genre photographique pin-up vient de naître. La pin-up photo est réellement appréciée en tant que telle, c'est-à-dire en tant que vraie femme avec ses courbes harmonieuses, le galbe de son corps et l'allure suggestive de sa pose propre à émoustiller le voyeur. Une forte proportion des périodiques pour hommes des années quarante et cinquante, propose des pin-up excitantes, telles qu'elles ont été écrites ci-dessus.

Certains des revues américaines comme Glamourous Models ou Tit Bits of Beauty se spécialisent et présentent exclusivement d'aguichantes pin-up, mais d'autres comme Click, Grin, Pic, See, Snap et Spot couvrent des chroniques de sport, des articles sur les crimes et sur l'actualité événementielle, ainsi qu'une rubrique loisir agrémentée régulièrement de pin-up.

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Bien évidemment, pour les lecteurs, ces pin-up photographiées mais mises en scène de manière à les valoriser restent assez captivantes pour être rangées dans le domaine de l'oeuvre d'art. Comme le remarque Bernard of Hollywood : « la frontière entre l'étalage vulgaire du corps féminin et l'oeuvre d'art commerciale légitime ne se situe pas dans la marge de ce qui est livré au regard. Ni de ce qui est laissé à l'imagination. Personne ne remet en question l'art des grands maîtres de la peinture et de la sculpture qui ont fait des nus. C'est de l'intégrité et du talent de l'artiste que dépend le fait que son oeuvre se contente de réveiller des pulsions animales ou qu'elle transmette des valeurs esthétiques114(*) ». Le photographe va même jusqu'à faire poser Lili St Cyr (1917-1999), une de ses modèles favorites, comme les statues antiques des dieux et déesses. Il réalise aussi, avec ce même modèle, des photographies qui imitent les bustes sculptés propres aux représentations des aristocrates et des personnages célèbres.

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Au début des années cinquante, Esquire commence à publier une série de portraits féminins : « Lady Fair » qui propose une galerie de modèles inconnues posant en studio dans diverses mises en scène et des environnements variés ; puis plus tard une nouvelle série est établie avec cette fois-ci les portraits d'actrices de renom. L'analyse de la production du photographe attitré de ce genre, Bernard of Hollywood, permet de mieux cerner le genre particulier qu'est la pin-up photographiée.

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* 112 BERNARD OF HOLLYWOOD, Pin-ups : a Step Beyond : A Portfolio of breathtaking beauties, Hollywood, Bernard of California Publications, 1950.

* 113 BERNARD Susan, Bernard of Hollywood, The Ultimate Pin-up Book, Koln, Taschen, 2002, p.30.

* 114 Idem, p.31.

Bernard of Hollywood.

Bruno Bernard, plus connu sous le pseudonyme de Bernard of Hollywood, est l'un des photographes glamour les plus recherchés de l'âge d'or d'Hollywood, surnommé à l'époque « Rembrandt de la photographie », « Roi du glamour hollywoodien », « Vargas de la photo » et « Découvreur de Marilyn Monroe ».

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Il est le premier photographe de plateau à être honoré, en 1984, par l'Academy of Motion Picture Arts and Science, la cérémonie s'accompagnant d'une exposition hommage de 150 de ses portraits les plus célèbres, dont ceux de Clark Gable, Marilyn Monroe, Gregory Peck, Ginger Rogers, John Wayne, Marlene Dietrich, Rita Hayworth, Elvis Presley, Lucille Ball. Il est l'un des rares photographes indépendants de son époque à diriger trois studios simultanément. Le premier, légendaire, situé sur Sunset Boulevard, constitue un des hauts lieux d'Hollywood pendant plusieurs décennies. Le second se trouve à Palm Springs, l'oasis dans le désert, dans le refuge très protégé des stars : le Palm Springs Racquet Club. Le troisième est une luxueuse suite avec une terrasse au Riviera Hotel de Las Vegas, où il photographie les personnalités du jour et les plus belles danseuses de revues.

Bruno Bernard naît dans la misère de Berlin en 1911. Vivant de l'aide sociale, il est placé, comme ses trois frères et sœurs, en orphelinat à l'âge de huit ans. Encouragé par ses parents malades, il fréquente l'université de Heidelberg puis part à Kiev pour étudier le droit pénal. En 1934, il fait partie des deux pour cent d'étudiants Juifs à obtenir son doctorat. A cause de son engagement pour le mouvement de la jeunesse juive, sa vie est constamment menacée par la montée du pouvoir nazi et il se retrouve bientôt sur la liste de la Gestapo des personnes à éliminer. En 1937, âgé de 26 ans, il quitte précipitamment l'Allemagne et émigre aux Amériques, débarquant à New York.

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Une bourse d'étude des services sociaux internationaux lui permet de poursuivre ses études à Berkeley. Toutefois en 1938, ne résistant pas à l'attrait de l'industrie cinématographique, le jeune universitaire part pour Hollywood, où, anonyme et sans le sou, il vit d'expédients. Il s'inscrit à l'Actor's Workshop de Max Reinhardt, qui forme des acteurs et réalisateurs. Bien qu'il ne passe jamais derrière la caméra, cette école sème en lui le germe qui portera ses fruits plus tard dans sa manière de mettre en scène ses compositions photographiques, parfois appelées des « instantanés posés ». En collaborant ensuite avec le célèbre illustrateur Alberto Vargas, il deviendra le chantre de la photo de pin-up aux « jambes effilées ».

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Bernard découvre rapidement que la photographie est son véritable point fort. En 1940, il installe sa première chambre noire dans le sous-sol de son appartement de Hollywood. En 1942, il ouvre son premier studio sur Sunset Boulevard. « Personne ne savait qui était Bernard, mais tout le monde connaissait Hollywood115(*) ». C'est ainsi que lui vient l'idée de son pseudonyme, Bernard of Hollywood.

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Au début des années soixante, il vend ses studios et retourne dans son Berlin natal pour y devenir correspondant de presse, couvrant le procès d'Eichmann en Israël pour Der Spiegel. A partir de cette expérience, il publie un album, Israël : Bernard's Photographic Impressions, qui rencontre un franc succès. Ensuite il se réfugie à Palma de Majorque. De là, il est libre de sillonner le monde avec son appareil photo. Deux livres publiés en Allemagne et des centaines de couvertures de magazines arborant ses photos de jolies femmes témoignent de cette période.


Après sa mort en 1987, sa fille, l'écrivaine Susan Bernard, crée Bernard of Hollywood Pub./Renaissance Road Inc. pour préserver, exposer, publier ses images et gérer les droits internationaux de son oeuvre et de son nom légendaire. Elle fait connaître le travail de son père à une nouvelle génération. En 1999, le MOMA de New York choisit une de ses nombreuses photos de Marilyn Monroe comme le symbole du XXe siècle pour son exposition Fame After Photography. La même année, la Chambre de Commerce de Hollywood et la Historical Society décernent un prix posthume à Bernard of Hollywood pour l'ensemble de son oeuvre.

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* 115 Idem, p. 356.

La pin-up photographique par Bernard of Hollywood.

Il est important tout d'abord de préciser que la plupart des photographies de pin-up sont des photographies noir et blanc. Les photographies couleurs de pin-up datent quant à elles des années soixante. Le noir et blanc a certes l'avantage de pouvoir être reproduit à moindre frais mais permet surtout à l'artiste des jeux de lumière, de rendre la texture de la peau particulièrement veloutée et crée une atmosphère plus intime. Le noir et blanc autorise ces images à s'apparenter à un art noble, la photographie artistique, leur conférant ainsi des valeurs esthétiques. Quant à la manière de travailler de Bernard of Hollywood ou ses techniques photographiques, elles lui sont propres : « je n'ai jamais retouché aucune de mes photos. J'ai cherché à captiver l'essence humaine de mes sujets et à la transférer sur l'émulsion sensible de la pellicule. Pour moi, un portrait photographique digne de ce nom est une biographie physique et psychologique du modèle et, parallèlement, une autobiographie du photographe116(*) ».

Les canons de beauté de beautés « canons ».

Le modèle de la pin-up photographique est une jeune femme occidentale désirable correspondant aux canons de beauté et à l'idéal érotique de l'époque déjà évoqués. Tout comme nos pin-up dessinées, la pin-up photographiée est souvent blonde, car comme le souligne la fille de Bernard of Hollywood : « pour mon père, les blondes étaient plus photogéniques. Elles étaient attirées vers son objectif comme des papillons de nuits117(*) ». Il est fort probable que cette blondeur permettait au photographe de nombreux jeux de lumières. Sa tenue est assez simple et ne varie guère : la plupart du temps elle porte un maillot de bain, un déshabillé, un pull long sur des collants. Sa tenue doit avant tout mettre en avant ses formes avantageuses. Il arrive parfois que la pin-up garde son costume de scène pour la photographie notamment lorsque celle-ci est issue du monde du spectacle. Un certain nombre de beautés photographiées par Bernard of Hollywood sont des strip-teaseuses notamment pour une série de photographies réalisées entre 1955 et 1967.

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Une autre série de photographie dont les tenues de pin-up diffèrent légèrement est la série de photographie d'actrices déjà reconnues comme Jayne Mansfield, Marilyn Monroe... Dans cette série, les actrices portent généralement leurs robes de soirée ou des tenues plus originales mais tout aussi sexy. Par ces tenues glamour les actrices s'éloignent légèrement du genre photographique pin-up.

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Les modèles photographiées sont aussi sophistiquées et soignées que leurs homologues dessinées : yeux de biches ourlés de mascara, lèvres pulpeuses et brillantes, sourcils arqués, ongles vernis, peau de pêche, bijoux. Et sont elles aussi, présentées avec toute une panoplie d'accessoires de séduction. On remarquera encore l'utilisation quasi systématique des chaussures à talons déclinées à l'infini : escarpins, talons aiguilles, chaussures à boucles, talons compensés... Lorsque le décor n'autorise pas la présence de chaussures à talons, la pin-up pose alors sur la pointe des pieds, histoire d'allonger la jambe, de fuseler le mollet et de galber les fesses. On retrouve aussi une forte proportion d'images dont les modèles portent des collants simples, de couleurs, résilles ou des bas. Il arrive aussi que les jambes du modèle soient nues quant le décor le permet, jambes nues certes mais parfaitement lisses.

En effet l'accent dans la photographie de pin-up est bel et bien mis sur les jambes du modèle. La mise en valeur de cette zone du corps féminin engendre une atmosphère érotique. Les pin-up photographiées ont des jambes interminables un peu comme les pin-up de Vargas. Tout comme les dessinateurs, le photographe emploie de nombreux « trucages » afin « d'allonger » les jambes de ses modèles : cadrage, jeux de lumière, pose des modèles, vêtements courts permettant d'affiner la silhouette... Cette volonté de mettre l'accent sur les jambes résulte d'un érotisme conventionnel et non « immoral ». En effet, dans les années quarante et cinquante, dévoiler les jambes féminines n'est plus obscène. Mais il révèle aussi d'un goût particulier de l'artiste pour cette partie du corps féminin : « j'avais du flair pour dénicher des pin-up. On m'a toujours qualifié "d'homme à jambes". Pour moi la jambe était la plus belle partie du corps d'une femme, la plus séduisante, la plus érotique. Ils m'appelaient "le Vargas de la photographie". Même M. Vargas me l'a dit. Nous avions la même démarche dans notre quête de la femme idéale. Je sais que, même si ses dessins une fois achevés avaient un côté exotique, pour lui, le modèle idéal était l'Américaine type, naturelle, débordante de santé118(*) ».

L'autre partie du corps féminin mise en avant dans ses photos est évidemment la poitrine, et plus particulièrement à partir des années cinquante. Ici aussi l'artiste utilise de nombreuses « astuces » afin de renforcer l'attrait sexuel que suscite cette particularité anatomique bien féminine. Les modèles se cambrent, les décolletés sont plongeants, les bretelles glissent sur les épaules, les voiles des déshabillés soulignent le galbe d'un sein. Il arrive aussi que le modèle pose seins nus. En effet, une forte proportion des « lecteurs » semble se désintéresser des jambes pour se tourner vers le « confort maternel » du sein. A partir de 1955, la plupart des magazines pour hommes présente des modèles topless. En 1957, Fling est le premier magazine en vente libre à s'adresser exclusivement aux amateurs de grosses poitrines. La concurrence sur ce terrain se fait vite sentir : Gem (1967), The Swinger (1968), The gent (1963), Juggs (1979).

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* 116 Idem, p.26.

* 117 Idem, p.30.

* 118 Idem, p.29.

L'environnement des modèles.

Le décor dans lequel sont présentées les pin-up est propre à créer et à susciter le rêve et le fantasme. Ainsi par exemple, les pin-up apparaissent telles des naïades au bord de l'eau que ce soit sur la plage, un ponton ou le bord d'une luxueuse piscine. Cela permet certes, de présenter la pin-up en tenue légère mais aussi renforce l'exotisme, support de fantasmes. Exotisme accentué grâce à certaines tenues des modèles : robe au motif hawaïen, fleur exotique dans les cheveux.

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Mais il arrive aussi que les scènes dans lesquelles elles apparaissent soient des scènes d'intérieur. Le décor se limite alors à un tabouret sur lequel s'appuie le modèle, un fauteuil ou d'un sofa dans lequel, plus ou moins lascive, est présentée la jeune fille. On retrouve aussi, dans une moindre mesure, les thématiques de mise en scène propre à nos pin-up dessinées : modèles téléphonant, secrétaires, soubrettes aux vêtements sexy.

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Ces thématiques sont plutôt déclinées dans les photographies de pin-up destinées à la publicité. Car tout comme sa cousine dessinée, la pin-up photographiée va, elle aussi, servir de support à la société de consommation et apparaître dans la publicité. En effet, à la fin des années cinquante, la pin-up photographiée est partout. Elle fait tourner les têtes mais également les rouages du commerce. Dans la publicité, elle sert à vendre tout et n'importe quoi, des chaussettes aux voitures de sport en passant par les légumes en conserve et les gaines. Elle transmet un message d'optimisme et de progrès, sans parler de rentabilité. La signature Bernard of Hollywood apparaît alors sur des centaines de panneaux publicitaires et de calendriers, ainsi que dans les périodiques pour hommes, plus populaires que jamais.

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Une des raisons du succès de ces pin-up photos provient en partie de l'érotisme léger dégagé. En effet, tout comme leurs homologues dessinés, le monde de ces pin-up est un monde léger, frais, insouciant. Cette légèreté omniprésente permet d'offrir au spectateur et au consommateur un érotisme innocent et déculpabilisant. Cette atmosphère érotique pourtant pudique n'évitera pas à l'artiste Bernard of Hollywood de voir ces photos qualifiées d'obscène dans une Amérique encore puritaine.

La pin-up photographiée doit engendrer la rêverie et éveiller le désir mais non les exacerber. Elle relève alors d'un érotisme « politiquement correct ». Elle ne doit pas avoir une sexualité trop franche et affirmée. C'est pourquoi certaines images peuvent tirer sur la mièvrerie. Néanmoins l'érotisme de ces images est accentué, tout comme avec les pin-up dessinées, par les légendes, titres décalées ou explicites qui accompagnent les photographies : Gamine pour une photographie d'Ava Norring (1929 - ) des années quarante où elle pose en maillot, assise de manière à nous présenter ses jambes avec un regard et une expression très sérieuse de beauté froide,

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Cold Outside pour une photographie de Barbara Nichols (1929-1976), datant aussi des années quarante, seulement vêtue d'une étole de fourrure et de chaussures à talons à lacets.

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Dans Pretty Baby, des mêmes années, Frances Irwin pose assise sur un fauteuil en osier, vêtue d'une chemise ouverte sur sa poitrine et tenant une grosse poupée.

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Enfin dans Good Connection, de la même période, Laurette Luez (1928-1999) est en train de téléphoner, assise sur un sofa, uniquement habillée d'un tout petit peignoir orné de fourrure.

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Les Chorus Girl

Comme nous l'avons brièvement souligné pour l'industrie du cinéma, les pin-up constituent « la cerise sur le gâteau ». Parfois, quand le scénario est trop terne, les studios engagent des auteurs spécialisés dans les gags dont la seule fonction est d'inventer une situation drôle où une jolie fille avec de belles jambes doit traverser le plan en balançant les hanches. Comme Marilyn Monroe. On l'appelle à ces débuts « Melle Déhanchement ». Elle a appris à maîtriser cette démarche à la perfection. D'un côté, il y a les pin-up, de l'autre, les actrices - les Bettis Davis (1908-1989) et Joan Crawford (1904-1977). Elles appartiennent à deux mondes différents. Comme le remarque Bernard of Hollywood des premières : « le meilleur ami que ces filles pouvaient avoir, outre un diamant, c'était un photographe glamour119(*) ».

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À la sortie de la crise de 29 et après le creux de la Seconde Guerre Mondiale, depuis la relance de l'industrie des images par le cinéma, le nombre de femmes qui veulent tenter leur chance devant les lentilles des caméras et les lumières des sunlights n'a cessé d'augmenter. Elles affluent de tous les Etats-Unis et parfois d'Europe pour tenter l'aventure. Longtemps disséminées dans les grandes villes, passant leur vie à circuler entre les ateliers des photographes, les scènes et les loges de music-hall et des vaudevilles, les studios de publicités et les agences de modèles, elles sont de plus en plus nombreuses à venir se concentrer autour des studios construits à la lisière du désert californien.

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Arrivées à Hollywood, elles rejoignent la colonie de femmes qui les a précédée. Après s'être logées dans des hôtels, meublés, pensions de famille, s'être pliées aux démarches administratives de l'Etat rendues obligatoires pour tous les immigrants même de l'intérieur, il leur reste à accomplir l'essentiel : décrocher un contrat, si court et si modeste soit-il. Après s'être changées dans les vestiaires collectifs, après des heures d'attente dans les couloirs et les coulisses des plateaux, elles enchaînent les unes à la suite des autres les épreuves de sélections, qui peuvent durer des journées entières. Ces différentes étapes servent principalement à juger du potentiel physique de la jeune prétendante : ayant revêtu des maillots de bain, elles défilent sous le regard de réalisateurs et d'assistants prenant des notes. Une fois leurs mensurations prises par les habilleuses, elles subissent des séances de pose devant des photographes qui varient les effets d'éclairage. Elles passent ensuite des essais en tournant de courtes scènes.

Pour la minorité qui est retenue, les personnages qui leur sont proposés sont généralement plus proches de la figuration que de la comédie. La grande majorité des rôles réservés à ces femmes durant ces années-là sont, en effet, toujours les mêmes, répétés des dizaines de fois d'un film à l'autre. Ce sont des filles de vestiaires, des serveuses de bar, des vendeuses de cigarettes, des danseuses, des entraîneuses ou des prostituées ; et quand elles font des apparitions dans la haute société, ce sont comme filles entretenues ou « invitées ». Parmi ces emplois, les plus nombreux sont ceux de danseuses de boîte de nuit ou de music-hall : les chorus girl. Les attentes entre les différentes prises sont longues : « frustrées et ennuyées, les chorus girls, au milieu des bouteilles vides et des banquettes sales, tuaient le temps en se couvrant les dents de faux diamants ou en se colorant les cheveux avec des teintes qui allaient de l'anisette au vin rosé120(*) ». Mais la principale cause de leur désenchantement vient de leur exploitation sans ménagement, comme nous le verrons dans la dernière partie de ce chapitre.

* 119 Idem, p.30.

* 120 BRUNO Michael, Venus in Hollywood, New York, Lyle Stuart, 1970, p.41.

Les actrices.

A partir de 1925, le moindre film de star joué par une vedette excitante ou sexy donne lieu à une publication des photos de plateaux. Ces clichés sont, non seulement destinés aux magazines des fans, mais encore aux agences de publicité, aux critiques, aux grands quotidiens, aux managers et aux revues d'intérêt général. Ces photos en noir et blanc sont les premiers médias des pin-up de l'écran. Surtout en raison du fait qu'elles peuvent être commandées directement aux studios d'Hollywood. Chaque mois, des milliers de lettres d'admirateurs arrivent, réclamant des photos des stars préférées. Parallèlement, les périodiques de cinéma tirent à 4 millions d'exemplaires par mois121(*). Film Fun ou Movie Humor publient dans leurs pages des photos de stars et de starlettes en maillot de bain, en robe transparente ou habillées de tenues excentriques garnies de plumes d'autruche. Toutes les « déesses du sexe » hollywoodiennes, sont appréciées, autant pour leur talent que pour leur sensualité.

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Les sex-symbol.

Cela se prolonge jusque dans les années quarante, les années de guerre venant tempérer ces frivolités et ces divertissements luxueux. Le sex-symbol hollywoodien doit servir au bon moral des troupes, la pin-up doit exhorter le soldat à se battre. A Hollywood, les starlettes de divertissement sont remplacées par des actrices de talent comme Veronica Lake (1919-1973) ou Gloria Grahame (1923-1981).

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Toutes deux, en outre, sont très séduisantes. D'autres célébrités sont investies de ce type de fonction : Ann Sheridan (1915-1967) est la « Oomph girl » (la fille sexy par excellence), Rita Hayworth « la captivante », Jane Russel (1921- ) « la fille saine et bien en chair », et Esther Williams (1922- ) « la prodigieuse sirène »122(*). Quant à Betty Grable (1916-1973)... elle est tout simplement unique. Ses jambes font rêver des milliers de soldats au front. Dans son classique maillot une pièce, juchée sur ses talons hauts, un ravissant bracelet suspendu à son poignet, cette pin-up semble dire : « Retrouvez-moi bientôt au pays, les gars, c'est pour moi que vous vous battez ! ».

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Dans les années 40 à 50, fleurissent des revues appelées : Movie Fan, Movie Pix, Movie Secrets, Screen Fun, toutes très populaires aux Etats-Unis. Les années cinquante sont marquées par le règne incontestable de l'actrice Marilyn Monroe (1926-1962). Aucun autre sex-symbol hollywoodien ne réussit à l'égaler. Marilyn incarne dans tous ses films le type même de la blonde évaporée, féminine jusqu'au bout des ongles. Elle symbolise le fantasme de la femme-enfant, femme que l'on souhaite protéger tout autant qu'on la désire ardemment. Ce cliché éclipse ces réels talents d'actrice. Et sa mort tragique transforme son destin en mythe.

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Dans les années soixante, le public apprécie les stars plus terrestres, moins inaccessibles que ces sex-symbol des années quarante et cinquante. Ces actrices, tout autant appréciées pour leur talent que pour leurs courbes généreuses, posent pour des photos de presse et plus rarement pour des calendriers ou des magazines de fans. Surtout elles se démarquent du style pin-up qui ne convient pas à leur nouveau statut de star. Peut-être se considèrent-elles comme trop belles ou trop bonnes comédiennes pour être comparées à de simples pin-up.

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* 121 GABOR Mark, «op.cit», p.60.

* 122 «Ibid».

De la pin-up anonyme au rêve américain : une difficile ascension.

Pourtant la plupart de ces actrices ont commencé, elles aussi, par être de simples pin-up, de simples chorus girl. Jean Harlow (1911-1937) pose en maillot de bain en se tenant à l'échelle et est remarquée dans une courte scène de comédie, sortant d'une Rolls Royce. Sa robe reste coincée dans la portière et elle traverse le hall de son immeuble dans une combinaison noire qui fait ressortir ses cheveux platine.

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Joan Crawford (1904-1977) quitte son emploi de serveuse de café pour figurer dans des évocations de scènes d'orgie.

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Lana Turner (1920-1995) pose sur des photos, habillée d'un costume léger de plumes d'autruche, en robe de soirée pour les publicités d'hôtels, et doit ses premiers contrats à un pull qu'elle porte sans soutien-gorge en buvant un milk-shake, assise sur un tabouret.

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Gloria Swanson (1899-1993) commence comme figurante habillée d'une casquette d'ouvrier et d'une salopette trop grande pour elle, scène tout à fait digne des pin-up dessinées. Jane Russel (1921- ), selon ses propres dires, abandonne son poste de secrétaire et de dentiste pour « baptiser les bateaux, juger des concours du plus beau bébé et multiplier des séances de photos en maillot de bain sur toutes les plages des Etats-Unis123(*) ».

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Joan Blondell (1906-1979) marque les foules par le nombre de séquences dans ses premiers films où elle réussit à paraître toujours vêtue d'une courte combinaison de dentelle noire.

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Ann Sheridan gagne un concours organisé par un studio d'Hollywood de « Search of Beauty » qui longtemps ne lui assure que des contrats de figuration et de modèle.

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Ava Gardner (1922-1990), après avoir suivi des cours de dactylo, ne parvient pas à obtenir un emploi dans une agence, toutes ses photos étant refusées.

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Betty Grable joue les ingénues en chaussettes dans des comédies musicales de deuxième ordre, apparaît dans des scènes de harem ou pose avec un cœur géant le jour de la Saint‑Valentin.

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Quant à Marilyn Monroe, élue Miss Idaho Potatoe, elle commence par défiler sur les chars fleuris et présenter des maillots de bain.

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Rita Hayworth fait la tournée des boites de nuit en répétant toujours le même numéro de danseuse espagnole.

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Et Marlene Dietrich (1901-1992), après avoir tourné son premier film important, apparaît encore chaque soir sur une scène de Berlin, couchée sur le dos et pédalant sur un vélo fixe, dans une culotte de strass, en bas noirs et en talons aiguilles.

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Le jour où, s'élevant dans la hiérarchie du « star system », elles deviennent connues et voient leur nom en tête des génériques, couvrant en grandes lettres les graphismes des affiches, cette ascension s'accompagne d'une recherche du perfectionnement visuel qui prend, lui aussi, une autre dimension. C'est leur corps et leur visage qui sont modifiés pour mieux correspondre aux règles draconiennes des compagnies et de leur statut de sex-symbol. Ces compagnies qui, plus que des fabricants d'images, deviennent presque littéralement des « tailleurs d'images », sculptant et refaçonnant traits et formes. On les dotent de prothèses diverses pour supprimer les défauts ou améliorer leur apparence : appareils latex détachables pour les nez trop épatés, tissus sous les lèvres pour les rendre plus proéminentes et sensuelles, ongles postiches, accroche-coeur, bandes chirurgicales pour remonter les seins. Et quant ces mesures sont jugées insuffisantes, on se livre à des opérations de chirurgie esthétique : épilation des sourcils, rectification du nez, retrait à l'électrolyse des cheveux pour agrandir le front, arrachage des molaires pour creuser les joues. La différence qu'il existe entre les premières photos de Marilyn à ces débuts de pin-up et celles en tant que vedette en sont un exemple frappant.

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Mais surtout ces actrices sont tenues de respecter la loi d'airain des studios d'Hollywood qui les contraint à accepter tout rôle qui leur est destiné dans une distribution, les cantonnant alors à jouer et rejouer les mêmes personnages, preuve en est la filmographie de Marilyn Monroe et l'échec de sa tentative d'émancipation.

* 123 Jane Russell, cité par KNIGHT Arthur et ALLPERT Hollis, Playboy, History of sex in the Cinema, New York, Playboy, 1966, p.160.

Missions de guerre.

La présence visuelle et les rôles qui sont dévolus à ces pin-up de chair vont s'accroître durant la Seconde Guerre Mondiale. En effet elles sont recrutées par centaines pour des missions les plus diverses. Leurs services sont sollicités aussi bien par les organismes de propagande, les œuvres de bienfaisance, les organisateurs de spectacles destinés à soutenir le moral des civils et des soldats, que par les responsables de campagnes orchestrées pour obtenir le soutien financier et matériel des populations.

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Elles font la tournée des usines et des chantiers où elles chantent et dansent pour les équipes de jour comme de nuit. Elles se rendent dans les casernes et distribuent soupe et beignets aux foyers des soldats. Elles visitent les blessés rapatriés du front dans les hôpitaux et les maisons de repos. Montées sur de grandes estrades de bois décorées de drapeaux et de fleurs, elles se produisent sur des places publiques au centre des villes, dans les quartiers populaires et dans les villages. Elles baptisent les premiers avions de nouvelles séries sortant des usines de montages, cassent des bouteilles sur des navires de guerre et des sous-marins.

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Des reines de beauté d'un jour appellent les civils à épargner, habillées selon la saison d'un maillot de bain ou d'un tailleur égayé par une écharpe tricolore nouée en travers de la poitrine. Des célébrités, vêtues d'une tenue de scène légère et décolletée, haranguent les foules en expliquant la nécessité de récupérer pour les fonderies les objets et articles ménagers en métal inutilisés ou superflus. Elles participent aussi à des quêtes destinées à recueillir des fonds pour les secteurs de l'industrie les plus cruciaux, et en particulier l'industrie aéronautique. Des villes, des usines, des clubs, des écoles se voient proposer l'achat collectif de « leur » avion de chasse ou de « leur » bombardier.

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Quant à celles qui sont déjà connues, les vedettes et les vraies célébrités du monde du spectacle, de la chanson et du cinéma, elles ne sont pas oubliées dans cette vaste mobilisation. Elles aussi œuvrent à des missions qui leur permettent d'apporter leur contribution à l'effort de guerre. Par patriotisme ou peut-être désireuses de ne pas être supplantées par leurs concurrentes obscures, elles n'hésitent pas à se dépenser et à payer de leur personne. Entre deux tours de chants, Vera Lynn (1917- ) sillonne les villes anglaises pour persuader les femmes de s'engager dans les corps féminins chargés de lutter contre les incendies et de gérer les abris antiaériens collectifs.

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Jane Russell appelle à souscrire des bons de défense.

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La strip-teaseuse Gypsy Rose Lee se produit dans des soirées où elle fait payer aux spectateurs le droit de retirer une des étoiles argentées collées sur son maillot de scène de gaze transparente.

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Rita Hayworth visite les casernes et se fait photographier en train de recoudre le pantalon d'uniforme troué d'un GI.

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Betty Grable vend ses baisers au cours de galas organisés par la Croix Rouge et sert des repas à la « Gamelle du soldat ».

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Mais ces femmes apparaissent aussi sur les lieux même de la guerre. Sur les champs de bataille, se produisent les troupes du « Spectacle aux armées », constituées de volontaires peu connues. Les plateaux se réduisent à de grossières plates-formes mal éclairées où elles chantent et dansent. Une des seules vedettes à avoir pris l'initiative de rejoindre le front est Marlène Dietrich. Pendant plusieurs mois, elle quitte Hollywood pour sillonner tous les théâtres d'opération en Europe. Se déplaçant en camion et en jeep, habillée d'un blouson militaire, d'un pantalon kaki et de rangers, elle emmène avec elle une unique valise pour se déplacer facilement avec ses produits de maquillage, ses faux ongles qu'elle ne quitte jamais, et ses robes de scène décolletées à paillettes, à la fois seyantes et commodes, parce qu'elles ne se froissent pas. Avec courage et témérité, elle n'hésite pas à apparaître dans des endroits si proches des premières lignes qu'il n'y a pas de lumière, l'éclairage se faisant avec les phares de véhicules alignés les uns à côté des autres ou des lampes accrochées à des ficelles sur le plateau improvisé. Parfois, les soldats assistent aux représentations sans quitter leurs fusils qu'ils amènent avec eux. Avant de se reposer pour la nuit et de repartir le lendemain pour un autre point de front, elle se fait conduire vers l'hôpital de campagne du secteur. Là, devant un autre auditoire, elle reprend consciencieusement les mêmes numéros et les mêmes chansons, et dans le même ordre : « Je chantais toujours The Boys in the Back Room en premier, parce que c'était celle qu'ils voulaient tous124(*) ».

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Un film datant de 1944, intitulé Pin-up Girl et réalisé par Libbie Block résume parfaitement la situation de ces pin-up durant le conflit. Ce film peut être apparenté à une comédie musicale en raison des nombreux numéros de danse et de chant. Lorry, jeune fille blonde et soignée, sert dans une cantine pour les soldats. Elle correspond avec de jeunes hommes envoyés au front et s'est déjà fiancée avec six d'entre eux. Dans la cantine, elle a beaucoup de succès et de nombreux militaires réclament sa photographie en « pin-up ». Elle rencontre lors d'une sortie Tommy, jeune Marine acclamé à son retour au pays suite à ses exploits militaires. Tommy et Lorry tombent amoureux mais la jeune fille lui cache son statut de sténographe, lui faisant croire qu'elle est une star du music-hall. Suite à une série de quiproquo, Tommy apprend enfin la vérité et Lorry devient finalement une star du music-hall. Le dernier numéro de chant qui clôture l'heureux dénouement montre Lorry et ses danseuses effectuant une danse aux fortes connotations militaires. Toutes vêtues d'uniformes très sexy, elles exhortent les jeunes hommes à s'engager. Au final, sur l'écran apparaissent les mots : Buy Bond (Achetez des Bons).

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Cette fonction très particulière des pin-up, starlettes ou actrices durant les périodes de conflit militaire est renouvelée lors des conflits suivants : la guerre de Corée, du Vietnam. En 1954, Marilyn Monroe, lors de la guerre de Corée, tout comme l'a fait Marlène Dietrich, va chanter de nombreuses fois dans différents camps et bases militaires.

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Ainsi de multiples playmates ou bunnies vont, à leur tour, chanter, danser et remonter le moral des troupes sur le front comme on peut le voir dans une séquence du film de Coppola, Apocalypse Now de 1979. Dans cette séquence, trois playmates, vêtues de manière très sexy (costume de cow-boy, maillot deux pièces aux couleurs des Etats-Unis et pagne d'indienne pour la troisième) donnent un spectacle dans un camp militaire. Suite aux danses très suggestives des jeunes filles, la foule s'agite, et la soirée commence à dégénérer. Les trois playmates sont donc contraintes de s'enfuir en hélicoptère pour échapper aux GI's qui ont envahi la scène.

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Seule Jane Fonda peut apparaître comme une « anti pin-up » lors de la guerre du Vietnam. Américaine, elle va soutenir les Vietnamiens et dénoncer les ravages de la guerre sur les populations locales, à l'inverse des autres sex-symbol de l'époque, se présentant simplement vêtue d'une chemise et d'un pantalon de toile.

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* 124 Marlène Dietrich cité par HIGHAM Charles, Marlène, la Vie d'une Star, Paris, Calmann-Levy, 1978, p.154.

Missions publicitaires.

Les pin-up de chair, au sortir de la guerre continuent d'exercer tout leur pouvoir de fascination. Et très vite, les publicistes trouvent dans ces images de nombreux avantages et exploitent le filon dans la continuité. En effet, celles-ci, notamment les chorus girl, découvrent rapidement qu'elles doivent passer plus de temps devant les appareils photos que devant les caméras. Les contrats de maison de production prévoient qu'elles soient disponibles en permanence pour poser au service d'images publicitaires de toutes sortes. De plus pour compléter leurs revenus, elles continuent à accepter d'autres engagements dans les agences diverses chargées de recruter à Hollywood des modèles ou des figures, présentées comme des « actrices » pour des affiches, des catalogues, des illustrations dans la presse. Et quand elles sont sollicitées par des invitations, c'est rarement pour des premières de films, mais pour des inaugurations, des réceptions publicitaires, des foires commerciales ou des défilés de fêtes locales.

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Destinées à vendre, promouvoir ou fêter n'importe quel produit, objet, activité ou événement, elles sont appelées à remplir la même fonction interchangeable et répétitive. Elles posent aussi bien pour des marques de boissons, des nouveaux articles ménagers, que pour des banques ou des compagnies d'assurances, des blanchisseries ou des garages. Elles inaugurent des hôtels, des bars, des restaurants ou des mairies en se tenant debout sur les chars fleuris. Elles ouvrent la saison de football d'un club ou d'une université en short, bas résille, avec un ballon ovale sur les genoux. Elles célèbrent les événements les plus hétéroclites, depuis la première traversée de l'Atlantique en avion, coiffées d'un casque de pilote de cuir avec une hélice de carton fixée derrière la tête, jusqu'à la sortie d'une nouvelle pièce d'un dollar, les hanches et le bas du ventre couverts d'une énorme pièce de monnaie portée sur le côté comme un bouclier, et les bonnets d'un soutien-gorge ressemblant à une cotte de maille de pièces brillantes cousues125(*).

On les envoie dans des villes pour faire la publicité d'une nouvelle compagnie aérienne en se tenant devant l'insigne peint sur le fuselage d'un avion, au milieu d'une piste d'aéroport, ou en serrant dans leurs bras le pylône d'un feu rouge au coin d'une rue, après avoir été élue Miss Danger Signal. On les envoie à la montagne poser dans la neige pour une collection de vêtements de sport d'hiver, à la mer pour participer à des concours de beauté sur des estrades, baptiser des bateaux, présenter des nouveaux modèles de maillot de bain ou des voitures. On les envoie à la campagne se faire élire Miss Rodéo. Et au moment des récoltes, elles prêtent leur concours à des versions incongrues de calendriers agricoles pour promouvoir les produits que les agriculteurs ont du mal à vendre. Elles se déguisent en Miss Carot, habillées d'un guêpière, de longs gants et d'une cape de strass, et bardés de répliques en plastique de carottes, accrochées à la taille, sur les épaules et dans leurs cheveux ; ou encore en Miss Idaho Potatoe, affublés d'une robe découpée dans un sac de pommes de terre se terminant par des franges sur les cuisses et un collier brillant attaché au-dessus de l'encolure beige mat de la toile de jute.

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Elles accompagnent également les jours de fêtes tout au long de l'année. Leurs présences en images étant en passe de devenir une rubrique permanente dans une grande partie de la presse populaire : « chaque jour férié est célébré avec des jambes et des seins. Le 4 Juillet, une starlette en culotte chevauche une fusée géante. Le jour de la Saint Valentin, elle porte un cœur géant en papier en se penchant juste assez. Pour Noël, elle porte un costume de Père Noël sans pantalon. Une semaine plus tard pour la nouvelle année, elle est en maillot de bain, assise, les jambes en l'air, dans un verre à champagne de deux mètres de haut126(*) ».

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Un nouveau médium, la télévision, va aussi utiliser ces pin-up de chair comme publicité. Ce médium, apparu en 1930, devient particulièrement populaire dans les années cinquante. Ces jeunes filles, souvent choisies pour leurs attraits érotiques, présentatrices de jeux, d'émissions ou du bulletin météorologique, font alors la promotion de la chaîne. Elles sont une « vitrine » de celle-ci. Elles fidélisent les spectateurs. Tout comme les pin-up, elles peuvent recevoir de nombreuses lettres de leurs admirateurs. Dans les années quatre-vingt-dix, la chaîne Canal Plus, avec son émission « Pin-up » de quelques minutes, propose une caricature de ces jeunes femmes, miss météo et autres. Cette émission en les stéréotypant, dénonce leurs rôles.

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Le genre photographique pin-up est un style photographique dont les frontières sont finalement assez floues. Entre la simple pin-up et l'actrice sex-symbol, la délimitation est parfois difficile à tracer. Malgré de nombreuses caractéristiques corporelles communes aux pin-up dessinées, corps valorisés, mêmes attitudes ou présentations et des fonctions identiques, soutien moral en temps de guerre et promotions publicitaires, les pin-up de chairs s'affranchissent de leurs homologues dessinés. Elles constituent alors une sorte de transition pour la presse masculine et préparent l'arrivée de la nouvelle figure féminine érotique : la playmate.

* 125 MARY Bertrand, La pin-up ou la fragile indifférence, Paris, Fayard, 1983, p.231.

* 126 STEIN Ralph, The pin-up from 1850 to Now, Londres, Hamlyn, 1974, p.114.

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