Encore plus dans la presse ?

Malgré la présence de plus en plus importante de photographies de plus en plus explicites de femmes dans la presse masculine et la multiplication de ces titres, certains éditeurs continuent à publier des dessins érotiques de femmes. De nombreux dessinateurs, le plus souvent français, perpétuent le fantasme de la femme inaccessible. Tout comme les pin-up, ces nouvelles figures féminines sont idéalisées et irréelles. Elles continuent aussi d'utiliser les accessoires de séductions propres aux pin-up. Pourtant le graphisme a évolué ainsi que les attitudes et les mises en scène. L'érotisme que dégagent ces pin-up récentes est alors plus direct afin de répondre aux nouvelles attentes du public masculin.

Le magazine Lui.

Parmi les nombreuses pin-up dessinées dans les années soixante et soixante-dix, celles d'Aslan191(*) apparaissent dans un magazine français Lui.

En 1960, la France a cessé d'être un moteur en matière d'innovation dans l'édition érotique. Le pays qui a définit l'érotisme des années 1890 aux années trente ne retrouve jamais sa prééminence après la Seconde Guerre Mondiale. Certes, on y voit refleurir des digests de la fin des années quarante au milieu des années cinquante mais, à la fin de cette décennie, les magazines suédois et danois, produits en abondance, commencent à supplanter les produits nationaux192(*). Pour la première fois, la France devient imitatrice plutôt qu'initiatrice, épousant, comme les autres pays d'Europe, le grand format sur papier glacé du Playboy américain. Ceci dit, on doit lui reconnaître le mérite d'avoir produit le meilleur succédané de Playboy avec le sophistiqué Lui, lancé par Daniel Filipacchi en 1963.

1-35.jpg

Filipacchi, né le 12 janvier 1928, connaît de nombreuses carrières, d'abord photographe de mode, puis producteur de musique et éditeur de magazines musicaux en 1961. Pour son premier magazine pour hommes, il reprend le format « vie moderne » qu'il infuse d'un style, d'un humour et d'une touche de décadence très « vieille Europe ». Jusque là, les périodiques « vie moderne » pour hommes les plus lus sont La Vie Parisienne, qui remonte aux années 1890, et Paris Hollywood, datant de 1946. Efficace, plus cosmopolite, Lui représente une rude concurrence pour ces revues parisiennes traditionnelles qui perdent rapidement une grande part de marché. Même s'il s'inspire largement de Playboy, Lui devient un modèle pour la plupart des magazines masculins européens qui vont suivre.

2-32.jpg

Vers 1970, il se vend proportionnellement mieux en France que Playboy aux Etats-Unis193(*). Au cours des années qui suivent, il entraîne la disparition de La Vie Parisienne et de Paris Hollywood. Hugh Hefner, homme d'affaire avisé est impressionné. En 1972, il conclut un accord avec Filipacchi afin de franchiser le nom et le contenu de Lui pour le diffuser aux Etats-Unis sous le titre Oui. Ce dernier fait quelques fervents adeptes mais s'avère finalement trop « européen » pour la plupart des mâles américains. En 1980, Oui est revendu à un éditeur de titres érotiques de troisième zone.

3-33.jpg

L'immense succès de Lui impose dans les kiosques français la norme du magazine « vie moderne » de 20 x 27 cm, pendant que des digests de plus en plus explicites et bas de gamme se vendant sous le manteau, puis dans les sex-shops fraîchement apparus en 1966 en France.

Daniel Filipacchi crée Lui dans la pure lignée de Playboy comme nous le prouve l'éditorial du premier numéro en novembre 1963 : « Lui, c'est l'homme marié, le célibataire, l'intellectuel et l'homme d'action. Lui, c'est des milliers d'hommes qui s'intéressent aux femmes, à l'automobile, au cinéma, à la littérature, à eux-mêmes et à beaucoup d'autres choses. En lisant Lui vous saurez qui nous sommes et nous saurons qui vous êtes ».

4-29.jpg

Même si le ton est légèrement moins élitiste que le magazine Playboy, l'homme de Lui est aussi un homme moderne et raffiné. On retrouve de nombreuses rubriques communes à ces deux magazines: des rubriques littéraires « Lu pour Lui » et une nouvelle, cinéma « Vu pour Lui », culinaire « Goûté pour Lui », musicale « Entendu pour Lui » et bien sur un poster central représentant chaque mois un modèle différent « Souriez pour Lui ». Le modèle de la fille du mois pose selon les règles de mise en scène des pin-up comme nous l'explique Dita Von Teese (1972- ), fille du mois du numéro 20 d'août 1995 : « je donne vie aux clichés de pin-up classique, tels qu'on peut les voir dans les motifs de tatouage ou sur les calendriers publicitaires. Par exemple, on me voit prendre un bain dans un verre de martini géant. Ou bien je fais la danse des plumes d'autruches, cachée derrière d'immenses éventails vaporeux. Bref je m'inspire des stéréotypes de la femme sexy. J'adore jouer à la demoiselle en détresse qui se retrouve nue dans des situations difficiles et qui roule de grands yeux effrayés tout en remuant du popotin194(*) ». Dans le numéro 4 du mois de mars 1964, une nouvelle rubrique fait son apparition : « le courrier des lecteurs ». Mais l'innovation de Lui dans la presse française, est bel et bien de présenter chaque mois une « fille que l'on épingle », comme le titre de cette rubrique l'indique, dans la pure tradition d'un Esquire, afin d'égaler Playboy et sa Varga Girl.

* 191 Nous renvoyons ici à la biographie d'Aslan réalisée dans le mémoire de master 1, p.157.

* 192 HANSON Dian, «op.cit.», p.355.

* 193 HANSON Dian, «op.cit.», p.357.

* 194 Lui, numéro 20 du mois d'août 1965, p.48.

Les filles d'Aslan.

Alors que Playboy attend quatre ans avant de faire appel au service de Vargas et renouer avec l'érotisme du dessin, Lui dés son septième numéro, celui de juin 1964, présente son nouveau collaborateur Aslan : « la pin-up, née aux Etats-Unis pour soutenir le moral des troupes et élevée avec tendresse dans le Pacifique par les Marines américains tout au long du second conflit mondial, a survécu à la paix...Vingt ans après l'épopée d'Iwo Jima, la pin-up se porte parfaitement bien et cela, grâce à deux hommes qui perpétuent la tradition de la femme à épingler. Antonio Vargas pour les Américains et Gourdon Aslan sur le Vieux Continent. Lui vous présente aujourd'hui les filles d'Aslan, père tranquille du dessin, mais ardent recréateur de l'Eve idéale que l'on peut plier et déplier, afficher et abandonner à son gré. Fille de papier, la pin-up a pourtant un ennemi affirmé : la fille de chair qui n'aime pas la voir entrer dans la chambre des hommes, elle redoute son pouvoir de fascination. La pin-up, symbole d'une époque troublée doit-elle être brûlée ou adorée ? A vous de juger195(*) ».

5-30.jpg

Dans cette présentation, Lui décide de mettre au même niveau les deux dessinateurs malgré leurs parcours très différents : Vargas a déjà fait depuis fort longtemps ses preuves dans le dessin de pin-up (depuis 1940, il crée de nombreuses pin-up pour différents magazines américains) et Aslan est un jeune inconnu dans le monde des pin-up mais pas dans celui de l'illustration. Implicitement, Lui nous présente ce dessinateur, Aslan, comme un jeune disciple suivant les traces du grand maître des pin-up mais comme un disciple innovant, qui égale son maître voire le supplante. Cet « ardent recréateur de l'Eve idéale » doit alors tout mettre en oeuvre pour répondre aux attentes du public masculin des années soixante. Pour cela, il défriche le vieux concept de la pin-up pour répondre aux goûts et aux demandes de ce nouveau public.

6-22.jpg

Les filles d'Aslan constituent une transition entre le dessin et les playmates. Leurs hyper réalisme notamment avec la représentation des organes génitaux et la pilosité pubienne à partir des années quatre-vingts, les rapprochent de la photographie. Cet artiste les définit comme pin-up et elles sont bel et bien une vision idéalisée du corps féminin. Néanmoins elles ne sont pas incluses dans une mise en scène représentant le monde quotidien et sont beaucoup moins innocentes que les autres pin-up. Elles ont une sexualité plus franche et plus assumée, certaine de ses même pin-up sont représentées en train de se masturber. Mais là aussi leurs désirs ne comptent guère car elles nous regardent et effectuent leurs gestes avant tout pour le spectateur. L'exhibitionnisme semble être le credo des filles d'Aslan.

7-23.jpg

Chez Aslan, l'accent est mis sur les jambes, la poitrine, les fesses selon la tradition des pin-up. Des bas, porte-jarretelles ornent leurs jambes, les chaussures à talons les affinent. Les décolletés sont plongeants, les seins ronds semblent, là aussi, vouloir s'échapper des tee-shirt. Les jupes se soulèvent sur des postérieurs arrondis. Mais Aslan sait que cela ne suffit pas. La concurrence des photographies est difficile et chaque jour les filles du mois se déshabillent un peu plus. L'érotisme léger des pin-up dessinée des années quarante et cinquante n'arrive peut-être plus à susciter suffisamment le fantasme et le désir. C'est pourquoi l'accent est aussi mis, chez les filles d'Aslan, sur le sexe. Les jambes des filles s'écartent et on devine le motif fleuri d'une petite culotte. Les sous-vêtements se complexifient, deviennent de plus en plus originaux : parure culotte soutien-gorge très échancrés et reliés ensemble. Les culottes minuscules sur les corps ne cachent plus grand-chose. Les modèles apparaissent plus souvent nues.

8-22.jpg

A l'inverse Aslan s'inscrit dans la pure tradition des pin-up en légendant ces dessins de manière humoristique. Ces légendes doivent susciter l'amusement et renforcer l'érotisme des dessins. Ainsi une pin-up, habillée juste d'une culotte peau de bête apparaît, pour le numéro 26 de l'année 1966, dans un décor de jungle comme le souligne la légende : la jungle est aussi pavée de bonnes attentions. Je saute donc je suis pour la pin-up du numéro 37 de l'année 1967, cette jeune fille sautant à la corde, à la jupe relevée, nous dévoile ses bas et son porte-jarretelles. Une pin-up assise en tailleur, pour le numéro 43 de 1967, nous offre une vue sur sa petite culotte mais aussi sur sa poitrine grâce à un décolleté très plongeant ; c'est la légende accompagnant ce dessin qui met alors l'accent sur ses seins : pour jouer aux boules, il ne manque que le cochonne. Une autre, celle du numéro 37 de 1967, est uniquement vêtue d'un déshabillé transparent, celui-ci se soulève et dévoile ses fesses nues : le vent se lève, il faut tenter de vivre. La légende la plus belle « attrape-mari » du siècle accompagne la pin-up du numéro 41 de 1967, celle-ci nous offre une vue imprenable sur sa poitrine. La pin-up du numéro 49 de l'année 1968 est uniquement vêtue de ses bas comme le précise la légende : dans la femme, il y a toujours un haut et des bas.

Les légendes s'inspirent aussi de slogans publicitaires : une tigresse à la recherche d'un moteur pour la pin-up du numéro 46 de l'année 1967 ou de phrases culturelles : ne cachez pas ce sein que je voudrais voir pour la pin-up du numéro 52 de 1968. Mais elles pratiquent aussi de mauvais jeux de mots : l'enfer vaut l'endroit pour la pin-up du numéro 55 de 1968, de faux proverbes teintés de misogynie : le silence est le plus bel ornement de la femme mais il est peu porté pour celle du numéro 57 de la même année ou encore : les femmes sont comme des spaghettis, plus on les chauffe plus elles collent pour la pin-up du numéro 71 de l'année 1969. Enfin ces commentaires peuvent être fortement grivois ou graveleux : j'aurais aimé la photographier sous son meilleur angle, hélas, elle est assise dessus pour la pin-up du numéro 76 de l'année 1970. Ces légendes de manière générale sont beaucoup moins spirituelles que celles que l'on trouve sous les dessins de Gil Elvgren par exemple.

9.jpeg

Les pin-up d'Aslan sont révélatrices de l'évolution des figures féminines dessinées dans la presse érotique masculine. Elles sont évocatrices de la dérive de la pin-up classique. En effet, on assiste au passage d'un érotisme frais à un érotisme plus appuyé, plus démonstratif. D'aguicheuses, les pin-up deviennent racoleuses.

10-20.jpg

Aslan dessinera aussi dans les années 70 des pin-up féministes aux visages sévères, coincées dans leur corps. Pour lui, les féministes ne peuvent être que rébarbatives comme si la prise de conscience de la liberté de leur sexualité et de leurs propres désirs annule aux yeux d'Aslan l'envie de désir et d'érotisme. Ces féministes ne peuvent être que anti érotiques et anti sexuelles.

* 195 Lui, numéro 7 du mois de juin 1964, p.77.

Les dessinateurs contemporains de pin-up.

Dominique Wetz.

Cet artiste, né dans les années soixante, inscrit ses filles dans la tradition des pin-up, comme il le souligne en introduction de sa monographie : « la femme a une longue histoire picturale derrière elle. Le XXe siècle est l'ère de la pin-up, la vraie, la fille piquante que l'on épingle. Faire valoir publicitaire, prétexte illustratif pour vanter des spectacles légers, son arrivée officielle dans la presse il y a environ un siècle a ouvert à un fabuleux harem de demoiselles. De moins en moins vêtues, de plus en plus aguicheuses, elles sont passées par les chambrées des GI's, les vestiaires des sportifs et les dessous des matelas boutonneux. Elles ont voyagé sur les fuselages des avions ou dans les attachés-cases des hommes d'affaires. Elles ont déchaîné passion, fureur et censure, faisant frissonner quelques centaines milliers d'hommes et peut-être nourri l'imagination d'un nombre non négligeable de femmes196(*) ».

11-19.jpg

Pour créer ses girls, Dominique Wetz s'est inspiré des grands maîtres de l'art des pin-up : Aslan, Gil Elvgren, Alberto Vargas : « avant tout gamin, je dessinais surtout des paysages et des natures mortes. Mais de voir le travail de ces deux artistes, Gil et Aslan, a vraiment été une révélation pour moi et ce sont eux qui m'ont donné envie de dessiner des femmes. J'aime également Vargas qui est très fort en aquarelle et d'une manière générale tous les dessinateurs de pin-up197(*) ». Dominique Wetz s'inscrit alors dans la lignée des dessinateurs de pin-up. En choisissant de tels maîtres, Gil Elvgren et Alberto Vargas étant aujourd'hui les artistes les plus côtés, connus et reconnus dans le monde des pin-up et Aslan, le dessinateur français travaillant pour Lui, Dominique Wetz assure peut-être sa future renommée. En effet cet artiste n'est pas issu comme la plupart des dessinateurs de pin-up du monde de l'art ou de l'illustration. Plâtrier de métier, il ne dessine que pour « s'amuser ». C'est sa femme qui le convainc d'envoyer ses dessins au magazine Kiss. Il réalise alors la couverture de cette revue et sa carrière est lancée.

Comme beaucoup de dessinateurs de pin-up, il travaille principalement à l'huile, au pastel et au crayon. Toutes ses filles sont dessinées d'après photo, il effectue le même patchwork pour créer son corps féminin idéal : « je prends ce que j'aime bien sur certaines images, je change les habits, les couleurs, les lieux. Je cherche à donner à la femme la beauté parfaite198(*) ». A l'inverse d'une majorité de dessinateurs de pin-up, il ne travaille pas d'après un modèle vivant : « à part pour les portraits, je n'ai jamais travaillé d'après un modèle vivant. Il faudrait que je trouve une fille suffisamment patiente199(*) ».

12-19.jpg

Malgré quelques modifications, les filles de Dominique sont aussi des pin-up. Car quelques soient les variantes physiques imposées par l'air du temps, la pin-up de cet artiste est restée belle, ensorcelante et inaccessible, fidèle à son mythe plus star que les stars. La seule modification notable qu'ait connue la pin-up se trouve alors dans son comportement. De toujours, les pin-up dessinées ont devancé l'évolution des mœurs, leurs consœurs photographiques se contentant peut-être de leur emboîter le pas. De chastes (mais diablement affriolantes !) à leurs débuts, elles ont petit à petit enlevé le haut puis le bas avant de tenir les promesses qui nourrissent les espoirs masculins. Sur le papier glacé des calendriers ou des magazines, elles ont délaissé les attitudes amusantes pour se faire directement provocatrices. Finie la vierge effarouchée par un coup de vent fripon. La pin-up d'aujourd'hui affiche ouvertement son désir exhibitionniste notamment lorsqu'elle est dessinée par Wetz.

13-16.jpg

Ces girls ne sont pas innocentes. Elles se masturbent en nous regardant ou en dormant. Pourtant comme leurs aïeules, elles portent talons et bas et souvent que cela. Leur sexe est régulièrement visible. Elles ont, elles aussi, de longues chevelures flamboyantes. Certaines, dans la tradition des Lolita, portent de petites socquettes blanches. D'autres, selon un vieux fantasme, sont vêtues comme des soubrettes. Cependant Wetz a abandonné le ton léger propre à la pin-up. Il préfère : « que ses pin-up de papier soient plus directes, plus vraies, aussi bien dans leurs attitudes que dans leurs proportions, dans leurs tenues comme dans leur exhibition200(*) ».

14-15.jpg

Les pin-up de Wetz, tout comme les filles d'Aslan, sont hyper réalistes. Elles se rapprochent de la photographie. Mais elles sont aussi, en bonnes pin-up, une représentation idéalisée du corps féminin. Elles n'ont pas de poils et parfois leur sexe est épilé selon les dernières modes. La peau est soyeuse, elle semble huilée. Les maquillages sont sophistiqués tout comme les coiffures.

* 196 WETZ Dominique, girls, girls, girls, Paris, Vent d'Ouest, 2000, p.7.

* 197 Idem, p.8

* 198 «Ibid.»

* 199 «Ibid.»

* 200 Idem, p.9.

Jean-Yves Leclercq.

Après des études en aviation et suivi quelques cours à l'académie de Verviers et à St Luc à Liège en illustration de bande dessinée, Jean-Yves Leclercq, citoyen belge, décide de se reconvertir dans le dessin de créatures de rêve à l'âge de 32 ans. Il se met à dessiner des pin-up pour lui, « et pour tous ceux et celles qui les apprécient201(*) », en raison de son adoration pour « l'esthétique du corps féminin202(*) ».

15-14.jpg

Pour lui, une pin-up est : « un dessin ou une photo représentant une jeune fille susceptible de séduire celui qui la regarde. La demoiselle occupe souvent une grande partie de l'image, est représentée en pied, et a tendance à regarder son spectateur. Ces codes ont été mis en place par Alberto Vargas dans les années 20, bien que des artistes antérieurs avaient commencé à travailler dans cette direction. Les pin-ups ont évolué jusqu'à nos jours au gré des moeurs, de la mode et des techniques picturales203(*) ». Cet artiste découvre les pin-up, à l'âge de dix-sept ans dans un livre d'Olivia de Berardinis, et il décide de suivre les traces de ses précurseurs et dessinateurs favoris tel Alberto Vargas et Gil Elvgren : « Les pin-up de Gil Elvrgen, bien que moins agressives sexuellement que celles d'aujourd'hui, sont tellement adorables qu'on en tomberait à mon avis bien plus vite amoureux que n'importe quelle autre. A côté d'un tel travail, je suis obligé de rester très modeste au sujet de ce que je fais204(*) ». En effet, pour cet artiste, le phénomène pin-up est bel et bien américain : « Le phénomène des pin-ups vient de USA. Elles sont culturellement beaucoup plus importantes là-bas que nulle part ailleurs, y compris en France. Il y a deux temps forts dans l'histoire de la pin-up américaine : La Seconde Guerre Mondiale, où elles accompagnent les GIs sur le front dans les magazines US, et les années 50-60, lorsque des artistes comme Elvgren sont au sommet de leur art et créent des images qui représentent un certain aspect du rêve américain. Malgré le génie de dessinateurs comme Aslan, la pin-up française ou de tout autre pays fait figure d'imitation205(*) ».

16-14.jpg

Comme tout dessinateur réaliste, Jean-Yves Leclerq a besoin d'un modèle pour atteindre un « niveau de qualité suffisant206(*) ». Il commence par s'inspirer de photographies trouvées dans la presse puis se met à dessiner des pin-up d'après modèles : « je m'inspire toujours de modèles pour mes dessins réalistes. Elles viennent poser pour moi ou m'autorisent à utiliser des photos existantes. Ce sont souvent des modèles professionnelles ; parfois des filles qui décident enfin de réaliser ce qu'elles n'avaient pas encore osé : se transformer en vamp le temps d'une séance photo207(*) ». Il arrive parfois que sa compagne pose pour lui. Chaque séance de pose lui fournit matière à dessiner : « une jolie modèle, deux spot bien placés et un Olympus C-2500 vous donne en deux heures de pose de quoi dessiner pendant des mois ! Mes photos sont très loin de ce que l'on pourrait qualifier de professionnelles mais elles contiennent toutes les informations (proportions, attitudes et surtout ombre et lumières) qui vont me permettre de réaliser des croquis intéressants, qu'ils soient hyperréalistes ou caricaturaux208(*) ». Puis il crayonne leurs courbes affriolantes. Lorsqu'un croquis atteint un niveau de détails voulu, il passe des heures à les mettre en couleur sur ordinateur. Les dessins scannés sont ensuite modifiés grâce à une tablette graphique wacon et l'outil aérographe de Photoshop. Tous les effets sont obtenus de la même manière qu'avec un aérographe réel, avec l'avantage de pouvoir créer et rappeler les calques à tout moment, et de pouvoir tenter n'importe quelle expérience effaçable en cas d'échec. Le personnage est dissociable du fond pour qu'il soit intégrable n'importe où. La mise en page éventuelle et les lettrages en vue de la réalisation d'une affiche sont également réalisés à l'aide de Photoshop6. Selon l'artiste, la réalisation d'une image prend en tout une quarantaine d'heures de travail. Le fait de travailler sur ordinateur rend ses dessins encore plus réalistes. L'ordinateur permet aussi de jouer sur les textures : le velouté des peaux, la brillance du latex ou du cuir ...

17-12.jpg

Ces girls ont, comme leurs ancêtres, des talons vertigineux, des bas et gants noirs et souvent un porte-jarretelles. Comme leurs consœurs de Wetz, elles portent aussi des dessous arachnéens et parfois des robes moulantes en latex. Elles ont des chevelures de lionnes ou des coiffures plus sophistiquées. Les yeux sont maquillés de noir afin de souligner leur regard de braise. Leclercq a bien compris que ces créatures sont là pour répondre aux fantasmes masculins, c'est pourquoi il varie les scénarios et les poses : « mes créatures correspondent à des types de fantasmes différents : ça va de la pin-up classique à la poupée sadomasochistes en passant par l'aventurière tatouée ou l'institutrice sévère et BCBG209(*) ». Dans sa production artistique, on trouve aussi bien des pin-up qui s'inscrivent dans une certaine tradition classique de l'érotisme : infirmière (Ill. 168), soubrette, nue sous un tablier de cuisine, Lolita, portant un uniforme ou scène de saphisme que des pin-up plus modernes puisque les « pin-up reflètent leur époque, il est normal que les images actuelles soient plus directes qu'il y a cinquante ans210(*) ». On trouve des pin-up prisonnières, attachées, se masturbant. Pour cette dernière thématique, l'artiste souhaite ne pas aller trop loin car il : « préfère l'esthétique du corps à celle du sexe, même s'il m'arrive parfois de déborder211(*) ».

18-12.jpg

Même si l'artiste ne considère pas ces créatures « comme des femmes de substitutions212(*) », pas plus qu'il ne considère ces « jolies modèles comme des femmes-objets213(*) », celles-ci sont néanmoins des figures idéalisées du corps féminin comme les filles de Wetz. L'artiste reconnaît volontiers que ses pin-up sont : « la représentation de fantasmes masculins. Certaines femmes s'y reconnaissent et les apprécient, mais elles ne peuvent pas être qualifiée d'œuvres féministes. Il y a un manque de compréhension entre les féministes et les dessinateurs de pin-ups, du au fait qu'une pin-up est une image très réductrice de la femme. Pour éviter un trop long débat, je dirais que les pin-up ne sont pas des femmes-objets. Ce sont des objets, qui n'ont pas grand-chose à voir avec de vraies femmes214(*) ». Si Jean Yves Leclercq devait illustrer un magazine féminin, il avoue : « qu'il travaillerait dans un style très différent215(*) ».

19-11.jpg

Grâce à la publication de ses oeuvres dans la presse masculine (Playboy, Lui) et dans divers ouvrages (Taschen, Ballistic Publishing), l'artiste a pu vivre deux ans de ses pin-up. Aujourd'hui, il vit d'illustrations plus rapides à produire et donne aussi des cours de retouche photographique.

* 201 «Ibid.»

* 202 Extrait de l'entretien de Jean Yves Leclercq, réalisé le 2 septembre 2007, entretien joint en Annexe 4.

* 203 «Ibid.»

* 204 Extrait de l'entretien de Jean Yves Leclercq, réalisé le 2 septembre 2007, entretien joint en Annexe 4.

* 205 «Ibid.»

* 206 Extrait du site internet http://users.swing.be/JYL, rubrique notes graphiques.

* 207 Lui, numéro 21, 2002, p. 46.

* 208 Extrait du site internet http://users.swing.be/JYL, rubrique notes graphiques.

* 209 Lui, numéro 21, 2002, p. 46.

* 210 Extrait de l'entretien de Jean Yves Leclercq, réalisé le 2 septembre 2007, entretien joint en Annexe 4.

* 211«Ibid.»

* 212 Lui, numéro 21, 2002, p. 46.

* 213 «Ibid.»

* 214 Extrait de l'entretien de Jean Yves Leclercq, réalisé le 2 septembre 2007, entretien joint en Annexe 4.

* 215 «Ibid.»

Une nouvelle vague de dessinateurs.

Contrairement à ce que l'on pourrait penser, le dessin érotique se perpétue malgré la prédominance de la photographie érotique. En effet, tout comme Dominque Wetz et Jean Yves Leclercq, de très nombreux artistes proposent encore des figures féminines sensuelles qu'ils nomment pin-up.

Certains de ces dessinateurs de pin-up, qu'ils soient américains, italiens, espagnols, japonais ou français ont suivi un parcours simple. Paul John Ballard (né en 1960) fréquente le Highbury Grove School avant de s'inscrire au London College of Art.

20-11.jpg

Olivia de Berardinis (1948- ) suit des cours au New York School of Visual Art.

21-9.jpg

Carlos Diez (1966- ), quant à lui, préfère l'Université of Fine Arts Ans School of Applied Arts et Jon Hul (1957- ) choisit la Valley High School à Las Vegas.

22-12.jpg

22bis.jpg

Drew Posada (1969- ) suit les cours de Phillip Bradshaw à la High School à Seattle.

23-9.jpg

D'autres artistes multiplient les formations artistiques : Anthony Guerra (1970- ), après avoir fréquenté Mayfield High School, puis American College for the Applied Arts à Atlanta, termine ses études à l'Art Institute de Houston.

daaee997.png

Hubert de Lartigue (1963- ) étudie à l'Ecole Duperré puis à l'Ecole Estienne.

25-8.jpg

Hajime Sorayama (1947- ) fréquente l'université de Shikoku Gakuin puis la Japan's Chuo Art School.

26-6.jpg

Enfin Lorenzo Sperlonga (1969- ) suit de nombreux cours d'illustrations, d'animations et de design à la Roberto Rossellini's Institute à Rome, puis entre à la Valeri Visual Arts avant de parfaire son apprentissage à la Lapis Graphic Design.

27-6.jpg

Mais une grande majorité de ces dessinateurs sont autodidactes : Elizabeth Austin (1962- ),

28-6.jpg

Michael Calandra (1962- ),

29-6.jpg

Carlos Cartagena (1960- ),

30-6.jpg

Kevin Clark (1965- ),

31-6.jpg

Paul Corfield (1970- ),

32-7.jpg

Marcus Gray (1971- ),

33-5.jpg

Jennifer Janesko,

34-5.jpg

Lorenzo Di Mauro (1954- ),

35-5.jpg

Michael Mobius (1968- )

36-5.jpg

et Ary Spoelstra (1956- ).

37-5.jpg

Tout comme leurs prédécesseurs, ces artistes ont une trajectoire similaire. Beaucoup ont d'abord fait leurs classes dans le monde de l'illustration, notamment pour la littérature enfantine ou pour la publicité. Le monde du spectacle, les studios de cinéma ou des films d'animations les ont très souvent employés. Certains ont commencé par réaliser des peintures murales pour des hôtels, restaurants, clubs comme Paul John Ballard ; d'autres ont d'abord réalisé des bandes dessinées, des comics tel Carlos Diez ou des premières de couvertures d'ouvrages de science-fiction avant de se tourner vers les pin-up. La plupart sont aujourd'hui des illustrateurs indépendants et subviennent à leurs besoins grâce à leurs pin-up.

Ces pin-up apparaissent évidemment sur les mêmes supports que leurs aïeules : cartes postales, posters, calendrier et presse masculine comme Playboy, Penthouse, Maxim Magazine. Olivia de Berardinis, Carlos Cartagena, Jennifer Janesko, Hajime Sorayama, Lorenzo Sperlonga ont tous fourni de très nombreuses pin-up pour ces magazines. La revue underground Heavy Metal se signale aussi par la publication de pin-up de Carlos Diez, de Jessica Dougherty et de Lorenzo Sperlonga.

A l'inverse des dessinateurs classiques de pin-up, ces nouveaux artistes connaissent une renommée plus rapide. Leur succès va grandissant et il est possible d'acheter leurs œuvres (lithographie, cartes postales, posters) sur internet. Un éditeur, Robert Bane Publishing, s'est spécialisé depuis 1984, dans la production de ces nouvelles pin-up. Certains artistes comme Hajime Soroyama publient aussi de nombreuses monographies ou artbooks. De nombreuses expositions aux Etats-Unis sont organisées, présentant leurs travaux. Une galerie se distingue particulièrement : la Tamara Bane Gallery à Los Angeles. Cette galerie a exposé les œuvres de Olivia de Berardinis (1987), Carlos Diez (2002), Drew Posada (1996), Hajime Sorayama (1994), Lorenzo Sperlonga (2003).

Au niveau des techniques artistiques, il est à remarquer la forte proportion de l'utilisation de l'aérographe notamment chez Michael Calandra, Paul Corfield, Jennifer Janesko. D'autres préfèrent les nouvelles technologies et travaillent grâce à des logiciels informatiques comme Lorenzo Di Mauro ou Ary Spoelstra. Néanmoins de très nombreux artistes, Paul John Ballard ou Hubert de Lartigue, continuent à employer des outils plus traditionnels : gouache, acrylique, huile ou crayon, aquarelle.

L'influence de pin-up classique dans ces nouvelles figures féminines est grande et visible. Tout d'abord de très nombreux dessinateurs contemporains s'inscrivent dans la lignée d'Alberto Vargas (Elizabeth Austin, Carlos Cartegena, Carlos Diez, Hubert de Lartigue), de George Petty (Carlos Cartegena, Hubert de Lartigue), de Gil Elvgren (Carlos Cartagena), d'Aslan (Hubert de Lartigue) ou Alphonse Mucha (Marcus Gray). Il arrive aussi que ces artistes contemporains s'amusent à dessiner des pin-up classiques dans la tradition la plus pure comme pour rendre hommage à leurs prédécesseurs et à leurs œuvres. Par exemple de très nombreuses pin-up classiques sont mises en scène dans un verre à cocktail. On retrouve ce même dispositif avec Elizabeth Austin.

Certains artistes font même des clins d'oeil à l'histoire de cette image. D'autres dessinateurs soulignent l'origine américaine de leurs beautés. Parfois, tout comme chez leurs ancêtres, les jupes se soulèvent pour dévoiler les dessous de ces nouvelles pin-up. Plusieurs de ces pin-up contemporaines sont aussi inspirées directement de figures mythiques comme Betty Page ou Marilyn Monroe.

Ces nouvelles pin-up sont évidemment présentées avec les accessoires usuels de séductions. On note néanmoins une prédominance de la cuissarde à talon, en cuir ou latex, pour les pin-up des années 2000. La figure de la pin-up guerrière apparaît de nombreuses fois. Parfois cette pin-up amazone est aussi une figure féminine fantastique notamment lorsqu'elle est dessinée par Olivia de Berardinis. L'artiste s'inscrit alors dans la lignée des représentations féminines de Franck Frazetta. Le fantasme de la soubrette, de l'infirmière, de la secrétaire, de l'institutrice ou de la Lolita sont encore les thèmes de nombreuses de ces représentations féminines érotiques. On note aussi des scènes de bain ou de saphisme. Enfin, de plus en plus de ces nouvelles pin-up sont dessinées en train de se masturber.

38-5.jpg

A travers l'analyse plus approfondie de l'iconographie de ces différents dessinateurs contemporains de pin-up, nous avons pu mettre en valeur les permanences et les transformations entre les pin-up classiques et les pin-up modernes. Le genre pin-up ne cesse de se modifier pour s'adapter aux exigences et aux attentes du public. Même si ces dernières pin-up s'éloignent fortement des premières pin-up, il est possible de voir en filigrane que le « système » pin-up continue de fonctionner et de faire de nouveaux adeptes, se déplaçant en flirtant avec la ligne de la tolérance morale. A l'inverse d'autres artistes vont se servir de ce « système » afin de le dénoncer et de le critiquer. Ces artistes, grâce à leurs œuvres, poussent alors le spectateur à réfléchir sur la production de représentations érotiques et sur les statuts attribués aux femmes dans notre société. 

1 vote. Moyenne 3.00 sur 5.

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

×