Livres de route (suite)

L'Arbre aux haricots

L'Arbre aux haricots est l'histoire d'une quête, celle de Marietta (qui se rebaptise Taylor, voir l'extrait), à la recherche d'elle-même, entre son Kentucky natal, le désert de l'Arizona où elle aboutit et la réserve Cherokee d'Oklahoma.

Comme dans tous les romans de Barbara Kingsolver, Taylor est une femme forte, de caractère, attachante et volontaire. Elle n'est pas dénuée d'humour non plus.

Elle décide de quitter sa région («afin de ne pas devenir fermière ou femme de fermier»), et part à l'aventure dans sa vieille Coccinelle. Elle suit son instinct qui la guide vers l'Arizona. Mais auparavant, elle rencontrera Turtle, qui deviendra sa fille adoptive par la force des choses, et qui la transformera tout au long des 340 pages de ce roman.

Elle apprendra alors que, si elle ne peut pas détourner sa fille de son destin, elle a la possibilité de lui donner le meilleur d'elle-même.

Sur sa route, Taylor va croiser des personnes étonnantes, telles que Lou Ann, qui vient du Kentucky comme elle, Mattie, qui gère une sorte de garage automobile à Tucson, Estevan et Esperanza, deux réfugiés indiens. L'amitié qu'elle développera avec ces deux derniers et le dénouement de leur histoire commune permet à l'auteure d'aborder des thèmes qui lui sont chers, notamment des aspects de la politique d'immigration des États-Unis, ou du sort réservé aux populations autochtones Cherokee.

L'écriture inspirée de Barbara Kingsolver décrit merveilleusement bien les paysages sauvages de ces contrées des États-Unis, que ce soit l'aridité du désert de l'Arizona, le "vide" du Kentucky ou les montagnes de l'Oklahoma. Ce roman ressemble parfois à un long "road-trip", et l'on suit les personnages dans leurs aventures avec beaucoup d'émotions. L'énergie et la tendresse de Taylor font en sorte que tout ce qui nous apparaît comme horrible dans le livre se transforme en quelque chose de beau : l'apprentissage de la vie, douloureux parfois, devient alors une merveilleuse aventure pleine d'humour. Cependant, tout n'est pas rose non plus sous la plume de Barbara Kingsolver. Nous en apprenons beaucoup sur l'histoire et les conditions de vie des Cherokees (surtout dans la suite de L'Arbre aux haricots, Les cochons au paradis), et l'auteure dénonce les injustices de notre monde avec beaucoup de sensibilité.

 

Les cochons au paradis

Quel drôle de titre ! Il fait référence à une légende Cherokee.

Car dans cette suite des aventures de Taylor et Turtle, nous découvrons surtout les origines de la petite Turtle, à travers le combat de Taylor pour la garder.

La suite de L'Arbre aux haricots continue l'histoire dans la même veine. Le voyage se poursuit cette fois-ci jusqu'en Californie, et la mère de Taylor, Alice, prend ici une place très importante. Les rencontres que feront nos trois protagonistes seront encore plus étonnantes (notamment cette femme qui se fait appeler Barbie, le nom de son idole ! Ou Jax, l'ami de Taylor, un musicien désinvolte et touchant) et les amèneront à vivre des situations toutes plus difficiles les unes que les autres, jusqu'au dénouement final.

Nos sentiments évoluent beaucoup durant la lecture de ce livre. Au début, on a envie de crier à l'injustice, et au fur et à mesure, nous comprenons mieux les tenants et les aboutissants de cette lutte que va livrer Annawake, la belle Cherokee, pour obtenir la garde de Turtle. Ce sont deux mondes qui s'opposent, essayent de se comprendre, de vivre ensemble. Ça nous parle de famille, de solidarité. C'est beau et ça s'avale tout seul.

Californie

A l'est d'Eden (1952), de John Steibeck; roman (Le Livre de Poche n° 1008).

Entrer dans un livre de Steinbeck n’est pas entrer dans n’importe quel livre. Il est de ces auteurs qui ont cette capacité exceptionnelle de vous cloîtrer dans leur univers et de vous y laisser. A l’Est d’Eden est de ces livres qui se lisent et qui se relisent. On se surprend à relire certains passages tellement le plaisir de la découverte est immense. Publié en 1952, A l’Est d’Eden est un livre retraçant l’histoire de deux familles vivant dans la vallée de Salinas en Californie. Né John Ernest Steinbeck III en 1902 à Salinas (il faut croire que le prénom Ernest aide au talent), il rend dans ce roman un hommage vibrant à la région où il a grandi.

Il serait difficile de résumer en quelques lignes l’ensemble de ce livre. Plus de 600 pages parmi lesquelles John Steinbeck retrace à travers une vraie saga la vie de personnages tiraillés par leurs démons ou leurs anges intérieurs. Car A l’Est d’Eden est un peu l’histoire de la religion. Religion au sens propre du terme, du latin religare qui veut dire lier. Car c’est l’histoire de liens entre ces divers personnages. Tout d’abord la famille Trask dans le Connecticut, avec Adam, l’un des personnages principaux et son frère Charles et leur père, grande gloire militaire qui aurait participé à tant de batailles, mais qui n’est en fait qu’un beau parleur qui laissera une grand richesse à ses enfants. Adam quittera l’Est pour la Californie et partira avec Kate dont il est éperdument amoureux, femme manipulatrice et démoniaque qui n’aime personne. Il y rencontrera Sam Hamilton, inventeur fou et pauvre, intelligent et curieux, sage et malin qui laissera toute une tripotée d’enfants dont la mère de John Steinbeck, Olive Hamilton, fille de Sam, Lee, serviteur d’Adam, Américain d’origine chinoise, personnage attachant, fort, vibrant et lucide. Adam aura deux fils avec Kate, des jumeaux, Caleb et Aaron. Kate les abandonnera pour tenir un bordel.

Difficile donc de résumer tout cela. Car c’est une histoire qui n’a pas vraiment de début, ni de milieu et dont la fin aspire à la continuité. Bien évidemment, Steinbeck ne s’en cache pas, ce livre fait référence à la Bible, mais surtout au mythe d’Abel et Caïn. L’enfant aimé de Dieu et l’autre rejeté. Il y a la mort de l’autre, il y a la lutte entre le bien et le mal, et il y a le contexte historique et géographique. La Californie chère à Steinbeck, héberge toute une tripotée de personnages qui jouent tous un rôle important, utile. Les uns après les autres se libèrent du poids du temps, les uns après les autres disparaissent, survivent, s’interrogent, grandissent, aiment ou haïssent.

C’est tout simplement un livre extraordinaire. Le style de Steinbeck s’adapte parfaitement à cette longue saga jamais ennuyeuse où il n’y a rien à jeter. Tout est parfaitement intelligent, les chapitres se suivent et ne se ressemblent pas, les personnages qui luttent à travers les mots de l’auteur sont autant d’acteurs de la tragédie de la comédie humaine. Certains réussissent d’autres pas. Certains se suicident, d’autres survivent. Mais c’est aussi l’occasion de découvrir la vie d’une ville comme Salinas au début du 20ème siècle avant la première guerre mondiale mais aussi pendant. C’est l’opportunité de voir toute une ville s’en prenant à un Allemand et faisant brûler sa maison et le tuant. C’est aussi l’histoire d’un peuple emprunt de doutes, victime du rationnement, victime des changements du début du siècle de cette accélération du monde. C’est l’histoire d’hommes et de femmes qui tentent de vivre et qui ne sont que des êtres humains, victimes de leurs pulsions. Ainsi, Steinbeck n’hésite pas à s’en prendre à ses personnages, il ne leur épargne rien, ne les enjolive pas, ne fait pas d’eux des héros populaires, juste des hommes. Bien sûr, l’auteur s’attache à certains de ses personnages, on sent la tendresse qu’il a pour Caleb, Adam, Sam hamilton et Lee. Et bien évidemment, très naturellement, on se prend d’affection pour ces personnages différents, pour ces hommes hors du temps, qui luttent contre l’ignorance. Caleb ira même jusqu’à lutter contre sa nature, contre ses démons et deviendra un des personnages les plus importants du livre bien qu’il ne soit développé que vers la fin. D’ailleurs, le film qui en sera adapté avec James Dean s’attachera à développer les personnages des frères jumeaux avec un James Dean qui crèvera l’écran et fera passer tous les autres acteurs au second plan. C’est un peu ce qu’il se passe dans le livre avec un personnage ambiguë à la recherche de l’amour de son père.

Ainsi, A l’Est d’Eden s’inscrit dans la lignée de ces livres de Steinbeck qui a puisé son inspiration dans sa Californie natale. C’est une œuvre magistrale, ni plus ni moins, qui a traversé le siècle et qui n’a pas vieilli. Elle parle d’universalité, elle parle de nous tous, de l’humanité, de la fraternité, de la différence, de la haine, de l’amour. C’est un livre très intelligemment écrit et construit, un livre dont chaque page est importante, dont chaque description nous emporte vers les paysages décrits, où chaque sentiment s’impose en nous comme une évidence. C’est un livre parfois drôle, parfois sombre, parfois triste, émouvant, souvent puissant. Bref, c’est un chef d’œuvre de plus dans la bibliographie exceptionnelle de John Steinbeck, auteur talentueux.

 

L'Or (1925), de Blaise Cendrars; biographie romancée (Folio Plus n° 135).

Le héros de L'Or, Johan August Suter, est parti pour l'Amérique dans la première moitié du XIX° siècle pour y faire fortune. D'abord fermier dans le Missouri, il s'intéresse beaucoup à ce que racontent les gens de passage qu'il accueille dans son domaine.

Un jour, il a une illumination. Tous, tous les voyageurs qui ont défilé chez lui, les menteurs, les bavards, les vantards, les hâbleurs, et même les plus taciturnes, tous ont employé un mot immense qui donne toute sa grandeur à leurs récits. Ceux qui en disent trop comme ceux qui n'en disent pas assez, les fanfarons, les peureux, les chasseurs, les outlaws, les trafiquants, les colons, les trappeurs, tous, tous, tous parlent de l'Ouest, ne parlent en somme que de l'Ouest.

De la vallée du Mississipi jusqu'au-delà des montagnes géantes, bien loin, bien loin, bien avant dans l'ouest, s'étendent des territoires immenses, des terres fertiles à l'infini. La prairie. La patrie des innombrables tribus peaux rouges et des grands troupeaux de bisons qui vont et viennent comme le flux de la mer.

Mais après, mais derrière ?

Il y a des récits d'Indiens qui parlent d'un pays enchanté, de villes d'or, de femmes qui n'ont qu'un sein. Même les trappeurs qui descendent du nord avec leur chargement de fourrures ont entendu parler sous leur haute latitude de ces pays merveilleux de l'Ouest, où, disent-ils, les fruits sont d'or et d'argent.

L'Ouest ? Qu'est-ce que c'est ? Qu'est-ce qu'il y a ? Pourquoi y a-t-il tant d'hommes qui s'y rendent et qui n'en reviennent jamais ? Ils sont tués par les Peaux Rouges ; mais celui qui passe outre ? Il meurt de soif ; mais celui qui franchit le col ? Où est-il ? Qu'a-t-il vu ? Pourquoi y a-t-il tant parmi ceux qui passent chez moi qui piquent directement au nord et qui, à peine dans la solitude, obliquent brusquement à l'ouest ?

 

Hollywood, ville mirage (1937), de Joseph Kessel; récit (édition Ramsay, Poche Cinéma n° 71).

"Movieland" vu par un grand de la littérature. L'auteur du Lion et des Cavaliers visita Hollywood en 1937, c'est-à-dire en plein âge d'or. Subjugué par la "ville enchantée" et ses "usines à mirages", il décrit avec brio les "chaudières à images", rencontre des scénaristes, des agents, des producteurs dont le fameux Irving Thalberg, le "Napoléon du cinéma", que Scott Fitzgerald pendra comme héros dans son roman Le Dernier Nabab. En quelques pages, Kessel perce le mystère d'Hollywood, cette ville fantastique, capable d'influencer le monde entier tout en fonctionnant comme une ruche coupée du monde. Le chapitre "Les Fruits du désert" raconte une virée à Palm Springs. Et celui intitulé "Jésus veut des dollars", relatant sa visite dans le temple d'une secte puissante, est presque visionnaire.

City of Quartz – Los Angeles, capitale du futur (1990), de Mike Davis; sociologie (édition La Découverte, collection Poche).

Par l’enfant terrible de la sociologie américaine, ancien camionneur devenu professeur de sociologie urbaine à l’Université de la Californie du Sud, intellectuel atypique de la gauche américaine, auteur de nombreux ouvrages dont celui sur les Génocides tropicaux (La Découverte, 2006).

City of Quartz reçut le prix de la meilleure publication scientifique de l’Association Américaine des Sciences Sociales, en 1990 (Best Book Award, American Social Science). Mike Davis passe désormais pour être l’un des classiques de la sociologie urbaine. Ce qui n’est pas le moindre paradoxe d’un ouvrage qui prend à contre-pied autant les thèses socialisantes que néo-libérales.

Inclassable, City of Quartz se signale surtout par sa méthode. Los Angeles, la ville qui défie toutes les écoles de pensées, que les intellectuels américains adorent détester, ne pouvait offrir moins.

Partant de son urbanisme, Mike Davis reconstruit toute la problématique de ses élites, politiques, économiques, intellectuelles, pour la transcender en une vision capable de saisir les tendances lourdes de la société américaine, voire celles de cet extrême occident où s’agite déjà notre futur.

Entre analyse sociologique, approche historique, économique, culturelle et écologique, versant volontiers dans l’écriture autobiographique, l’étude se lit comme un roman. Mike Davis n’a d’ailleurs pas hésité à puiser ses schèmes de pensée dans les romans noirs d’Ellroy, pour comprendre comment fonctionnait l’imaginaire de Los Angeles. Avec son réseau d’autoroutes traversant le cœur urbain et de rocades enchevêtrées à n’en plus finir, L.A. parlait naturellement le langage du mouvement et de la chimère littéraire. C’est cette créativité que Davis nous restitue, n’échappant pas lui-même à l’emprise du mythe. C’est que la success story de L.A. se nourrit autant de la désinvolture des Beach Boys que de l’esthétique du désastre de Blade Runner. Au point que toute critique sociale de L.A. participe du rêve californien. Rêve dont on connaît pourtant les versants antisociaux, comme celui de l’inexorable privatisation de l’espace public.

 Mais, cliché européen d’un modèle urbain factice, à ceux qui, depuis Adorno, voulaient voir en elle l’agonie de l’Europe des Lumières, L.A. a répondu par une inventivité débridée et le déploiement sans précédent de l’art cinématographique et de la littérature.

Ou de la pensée, comme c’est le cas avec cette étude. Superbe synthèse de la tradition de l'école de Chicago et des théories critiques européennes. L’œuvre est aussi inclassable que ne l’était Paris, capitale du XIXe siècle de Walter Benjamin.

Inclassable et féconde : Davis y invente par exemple une approche écologiste novatrice. On lira en particulier avec attention son analyse de la révolution des nimbies ("pas sur ma pelouse !"), cet écologisme anti-croissance, anti-embouteillage, anti-centres commerciaux, motivé par de pures spéculations immobilières et une idéologie des plus réactionnaires, comme on disait naguère chez nous. L’écologie à son stade infantile en quelque sorte, bien avant qu’Europe Ecologie n’en redessine le sens, en dresse l’inventaire politique et ne lui assigne des fins idéologiques plus nobles.

La Route de Silverado (publié entre 1883 et 1895), de Robert Louis Stevenson; récit (édition Phébus Libretto).

Le 7 août 1879, Robert Louis Stevenson s'embarque sur le Devonia pour un voyage qui le conduira de l'Atlantique au Far West jusqu'à la mine d'argent désaffectée de Silverado. La Route de Silverado, journal, correspondance et récit autobiographique, se lit pourtant comme un roman.

Sang-mêlé (1987), de Jim Thompson; polar (Rivages-Noir n° 22).

Ike King était sans doute le plus grand propriétaire terrien de l'Oklahoma. Il avait construit son empire par le sang et la violence. Et ses fils comptaient se l'approprier par les mêmes moyens. Arlie avait tué son frère Boz pour cela ; mais Critch était de retour et avait droit à sa part. Il avait aussi une redoutable meurtrière à ses trousses, et un marshal nommé Thompson le tenait à l'œil.

"C'est un regard sans pitié mais plein de bonhomie, jeté sur des intrigues féodales qui mélangent meurtre et mariage, droits de propriété et politique rudimentaire un peu à la façon des sagas islandaises. L'effort de reconstituer la mentalité de tels ancêtres honnêtes et barbares était peut-être tout ce qui pouvait alléger un peu l'aliénation tout à fait moderne de Jim Thompson."

 

L'incendie de Los Angeles (1939), de Nathanaël West (édition Seuil, collection Points).

Nathanael West, contemporain et ami de Scott Fitzgerald, est un romancier américain qui travailla en tant que scénariste pour des studios Hollywoodiens durant l'âge d'or des années 1930. A ce titre, il fut le témoin privilégié de cet univers, jusque là perçu à travers le prisme trompeur et séduisant de la publicité et des revues glamours. Aussi son roman "L'Incendie de Los Angeles" publié en 1939, apporte un éclairage alors inédit sur la seule industrie qui prospéra durant la période de dépression économique. C'est ainsi que prenant le contre-pied de l'habituel compte-rendu de la vie des Stars, West choisit de nous brosser le tableau peu flatteur de l'Hollywood des petits, des cachetonneurs, des retraités aigris et des artistes sans avenirs. A travers le regard du jeune diplômé des arts Tod Hackett, fraîchement embauché par les studios, et double à peine maquillé de West lui-même, le roman s'attarde sur le microcosme emblématique des habitants d'une petite pension familiale regroupant un certain nombre d'aspirants à la gloire: Adoré Loomis, clone de Shirley Temple que sa mère traîne aux auditions, un vieux clown de vaudeville, Harry Greener, et sa fille, Faye, qui court le cachet en faisant de la figuration. Tod s'éprend de cette dernière qui bien que s'étant nouée d'amitié avec lui, l'éconduit finalement, après la mort de son père, au profit d'un petit rentier terne et simple d'esprit, Homer Simpson (qui n'inspira en rien le héros de la série animée, "les Simpson"). Au file d'une série d'épisodes dévoilant la face sombre du milieu du cinéma, notamment le projet de décors de la bataille de Waterloo confié à Tod et dont le tournage tourne à la catastrophe pour négligence technique, Faye abandonne à son tour Homer qui, errant dans les rues de Los Angeles, se retrouve par hasard mêlé à une foule assistant avec frénésie à la Première Hollywoodienne d'une Superproduction. Dans un état second, Homer, objet de brimades du petit Adoré, finit par se laisser emporter jusqu'à assassiner l'enfant à coups de pieds. Au milieu du tumulte créé par la Première, la foule galvanisée par l'idolâtrie cinématographique se meut soudain en horde vengeresse et s'empare d'Homer pour le lyncher. Le mouvement de foule tourne alors à l'émeute puis au chaos comme en échos à la barbarie des régimes fascistes instaurés depuis peu en Europe. Satire mordante et sans concession, "L'incendie de Los Angeles" constitue sans doute le témoignage le plus frappant et le plus noir de ce miroir aux alouette qu'était alors le Hollywood des grands studios. Il est à noter au passage qu'une excellente adaptation filmée de ce roman fut tardivement réalisée par John Schlesinger en 1975 et sortit dans les salles françaises sous le titre "Le Jour du Fléau".

 

La Ville de nulle part (1939), d'Alison Lurie; roman (Rivages-Poche n° 21, 1990).

La Californie des années 60 et le charme illusoire de Los Angeles (la "ville de nulle part") avec son soleil agressif et son "smog" sont au centre de ce roman, et divisent un jeune couple conventionnel, fraîchement débarqué de Boston. Paul Cattleman se laisse séduire par cette ville ; Katherine, sa femme, résiste à toutes les tentatives de séduction. Dans La Ville de nulle part, le second roman de Alison Lurie, l'auteur se sert de l'anecdotique des aléas d'une vie de couple pour faire le portrait cruel des conflits internes de l'Amérique, entre le climat de Boston et celui de la Californie, entre "la tradition" et l'aventure des nouveaux modes de vie.

Désopilante peinture de moeurs, La Ville de nulle part est l'une de ces comédies où l'ironie le dispute à la satire et où la psychologie est toujours le prétexte de rire. C'est ce rire acide et intelligent qui a fait la célébrité de Alison Lurie.

"Sur fond de Californie des années 60, ce chassé-croisé des couples passé au regard laser d'Alison Lurie donne un étourdissant cocktail d'intelligence et de drôlerie."

 

Le Noyé d'Arena Blanca (1973), de Joseph Hansen; polar (Rivages-Noir n° 76).

Second épisode de la série Brandstetter - enquêteur d’assurance homosexuel et téméraire - originalement paru en 1973.

En fouillant dans le passé d’un homme, que la police croit noyé accidentellement, notre héros s’infiltre dans les milieux culturels des années 1960s sur fond de décor rappelant Hollywood, afin de démêler les ficelles d’une intrigue tortueuse. Qui peut bien profiter de la mort de John Oats? Le bénéficiaire de l’assurance-vie de ce dernier?

Hansen réussit à nous faire oublier que Branstetter n’est pas un détective, il n’en demeure pas moins que l’acharnement et l’impétuosité du personnage laisse perplexe. Il est difficile de croire qu’un employé d’une corporation accepte de mettre sa vie en danger pour découvrir la vérité, particulièrement si on considère les montants en jeu à l’époque… Les idéalistes de cet acabit ne sont plus légion!

Il aurait été intéressant de s’imprégner des couleurs de la période mais le roman s’inscrit dans les règles de base du genre : meurtre – interrogations – revirements et résolution. Un petit polar tranquille, traversé d’une brise de bord de mer, parfait pour un hiver froid.

 

Brown's Requiem (1981), de James Ellroy; polar (Rivages-Noir n° 54).

Fritz Brown est un détective privé spécialisé dans la récupération de voitures dont les traites sont impayées. Jusqu'au jour où un caddy obèse l'engage pour surveiller sa jolie sœur ; elle vit en compagnie d'un homme qui pourrait être son père. C'est alors que Brown plonge dans l'univers noir et désespéré des bas-fonds californiens.

Brown's Requiem est le premier roman de James Ellroy.

"Dès Brown's Requiem, le ton est donné - liturgie d'écriture pour sublimer ses obsessions, requiem d'un passé qu'on enterre." (Marianne Alphand, Libération)

"L'histoire nous entraîne sur les traces de ce Fritz Brown attachant, mélomane fragile et violent à la fois... Perdu dans un Los Angeles glauque et dépravé, ce superbe personnage-miroir permet à Ellroy de nous décrire... cette fatalité du mal de vivre qui pousse aux pires excès." (Bruno Corty, Le Figaro Littéraire).

Du même auteur et tout aussi sombre, Le Dalhia noir (1987; Rivages-Noir).

Le Dahlia noir avait un nom : Elizabeth Short. C'était une apprentie comédienne de 22 ans, retrouvée morte et atrocement mutilée dans un terrain vague de Los Angeles, le 15 janvier 1947. Quarante ans plus tard, le romancier James Ellroy s'inspire de ce fait divers et signe Le Dahlia noir, roman excessif, d'une rare noirceur, récit d'une double obsession : celle de deux flics qui se font littéralement ronger par ce meurtre sordide et leur enquête, et celle de l'auteur marqué à jamais par le meurtre non élucidé de sa mère, quand il avait 10 ans. Car résoudre l'énigme criminelle la plus célèbre d'Amérique n'est pas ce qui intéresse Ellroy, son but est d'exorciser son passé, son récit est cathartique (la postface du livre, rédigée par Ellroy en 2006, est très éclairante sur ce point).

Ellroy nous plonge ainsi dans le Los Angeles des années 50, la "cité du péché" qui corrompt, non sans délice pour le corrompu : flics pourris, politiciens véreux, tueurs déments, filles faciles, femmes fatales, amours troubles, racisme, luttes d'influence, lesbianisme, nécrophilie, sadisme et, à chaque page, une violence poisseuse, presque insoutenable, qui colle à l'intrigue et aux personnages. Cette lecture est une expérience singulière, une descente au plus profond de la noirceur humaine, vers le mal, le vice et la violence. Les mots sont durs, les phrases sèches et froides, le style sophistiqué, glacé et sexy à la fois, et le lecteur, voyeur troublé, a du mal à suivre et parfois même à comprendre.

L'intrigue, complexe et poisseuse, tourne autour de deux flics ex-boxeurs. Le premier (Bucky Bleichert) sait que le second (Lee Blanchard) n'est pas clair. Lui-même n'est pas net d'ailleurs, s'amourachant d'une héritière ressemblant étrangement au Dahlia. Et entre les deux hommes, la belle Kay dont le cœur et le corps balancent... Trio amoureux dont l'évolution des relations sous-tend l'intrigue.

Rencontre entre les deux équipiers, découverte du corps de Betty Short, débuts de l'enquête : les 230 premières pages sont intenses. Puis Lee disparaît et Bucky sombre... et mon intérêt a sombré aussi. Trop noir, trop violent, trop long... J'ai lu la seconde moitié au plus vite, partagée entre l'envie de savoir et l'envie d'en finir.

 

Dans les polars, toujours, vous trouverez les romans de Michael Connelly et leur héros récurrent, l'inspecteur Harry Bosch du Los Angeles Police Department. Le premier de la série étant Les égouts de Los Angeles (1992; édition Seuil, collection Points).

Près de deux ans après avoir résolu l'affaire du Dollmaker, le célèbre inspecteur Harry Bosch reprend du service après une nouvelle affectation au commissariat de West Hollywood et découvre dans un égout le cadavre d'un de ses anciens compagnons de guerre. La victime était un rat de tunnel, unité militaire américaine pendant la guerre du Viêt Nam. Bosch est ainsi amené à enquêter sur de mystérieuses attaques de banques, tout en essayant de protéger un jeune témoin de l'enfer de la rue.

 

Chroniques de San Francisco (1995), d'Armistead Maupin (édition 10/18).

Au 28, Barbary Lane, Mary Ann, venue de Cleveland, poursuit depuis six mois "son initiation, tantôt glorieuse, tantôt harassante, dans cet univers aventureux qu'était San Francisco". Tous les locataires sont devenus ses amis, en particulier Michael, dit Mouse, qui, comme elle, cherche l'homme de sa vie. Ils entreprennent ensemble une croisière au Mexique qui leur permettra, après bien des tribulations, de réaliser tous les deux leur rêve. Mais ce deuxième épisode du savoureux feuilleton d'Armistead Maupin contient une révélation de taille. Mme Madrigal, l'adorable logeuse, qui s'efforce contre vents et marées, d'assurer le bonheur de son étrange famille recomposée, est en fait le père d'une de ses locataires. Cette histoire de transexualité et une affaire plus obscure de transsubstantiation à laquelle se voue une inquiétante secte religieuse sont les ressorts de ce nouveau volet d'une comédie humaine qui plaide avec humour en faveur de la tolérance et du respect mutuel.

 

Le second épisode de chroniques locales qui ont conquis un lectorat international s'ouvre sur la Saint-Valentin. Eh oui, Mary Ann travaille toujours comme secrétaire. Non, elle n'a pas encore rencontré l'homme de sa vie. Mais l'héroïne ne se démonte pas pour autant. Elle se sent bien chez elle au milieu des habitants de la pension de Mme Madrigal. Dans un San Francisco post-libération sexuelle, elle retourne à la case départ, prête à poursuivre sa quête, encouragée par ses frères et soeurs adoptifs. On retrouve avec bonheur l'humour à la fois tendre et décapant d'A. Maupin.

 

America (1995), de T.C. Boyle (Livre de Poche).

'America' a reçu le Prix Médicis en 1997. Un roman important, une oeuvre magistrale, un style balzacien ! TC Boyle est sans doute le romancier qui dépeint le mieux la réalité américaine actuelle. Ici, nous suivons les déboires des Mexicains qui tentent de passer la frontière ; TC Boyle nous emmène également du côté du tout sécuritaire dans les banlieues riches américaines, tout cela sur un ton vif, acéré et sous un regard terriblement lucide. Une oeuvre magistrale comme il en existe peu.

 

 

 

 

 

 


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